Aux origines de la sécheresse (et d’un été chaud ?)

Après un mois de juin 2016 qui enregistra une pluviosité record dûe à des orages diluviens, tous les mois de la deuxième partie de l’année 2016 (hormis novembre) et les 5 premiers mois de l’année 2017 ont enregistré un déficit pluviométrique qui va en s’accentuant. Nous n’allons pas revenir sur les chiffres qui ont été détaillés dans un autre article. L’objet de ce document est tout autre : partir à la recherche des origines de cette sécheresse, en intégrant des notions de météorologie globale et tropicale relativement techniques, quoique encore accessibles, et tenter, à partir de ce constat, de conclure sur une tendance pour l’été 2017. 

Un régime de temps très méridional

Qui dit temps sec, dit généralement anticyclone. Bien que nous puissions parfaitement profiter d’une belle journée chaude et assez ensoleillée avec une pression de 1010 hPa ou supporter un ciel bas et une journée fraîche par 1035 hPa, considérons que cette thèse un rien réductrice est néanmoins généralement correcte. Afin de mieux cerner comment l’atmosphère nous a traités ces derniers mois, les météorologistes ont de plus en plus recours à ce qu’on appelle « les régimes de temps » de Christophe Cassou, spécialiste au CNRS. Ceux-ci se classent en 4 distributions de pression et permettent de synthétiser le temps des dernières semaines.

 

 

Ainsi apparaissent des schémas établissant des hautes pressions et des basses pressions moyennes positionnées de telle manière qu’elles permettent d’expliquer les anomalies de températures ou de précipitations enregistrées. Au printemps et en été, un temps sec et chaud peut s’expliquer essentiellement par les 2 premiers régimes, à savoir un régime dit de « blocage » positionné principalement sur le Sud de la Scandinavie et envoyant de l’air continental chaud et sec sur nos régions. Le deuxième est celui de « Atlantic Low », basse pression Atlantique envoyant de l’air chaud à l’avant favorablement influencé par une crête anticyclonique. Cet air chaud peut être potentiellement humide, mais celui-ci concerne surtout la Grande-Bretagne qui, à l’heure actuelle, enregistre un mois de juin légèrement excédentaire côté précipitations. L’analyse des régimes de temps est sans équivoque depuis 1 mois :

 

 

Depuis plus d’un mois, nous baignons dans un régime de basse pression Atlantique qui nous octroie ce temps doux/chaud, anticyclonique et donc sec. Les régimes de temps d’avril ont été plus frais, avec un anticyclone Atlantique envoyant de l’air frais parfois sec, parfois humide, ou un blocage garantissant un temps sec. La sécheresse des mois précédents s’explique aussi par la présence d’anticyclones positionnés de diverses manières mais garantissant là aussi un temps plus sec que la normale. Étant donné que la sécheresse commence à s’aggraver vu sa longueur, mais qu’elle se couple de surcroît à un temps de plus en plus chaud qui vient de connaître un (premier ?) summum, concentrons-nous sur ces dernières semaines et posons-nous cette question : Pourquoi les basses pressions restent-elles cantonnées sur l’Atlantique, laissant le champ libre aux crêtes anticycloniques venues d’Espagne et des régions subtropicales ? 

Renforcement de la cellule de Hadley

Pour trouver la réponse, il faut aller chercher dans les grands mécanismes qui régissent la circulation générale de l’atmosphère, essentiellement dans les Tropiques. Les hautes pressions qui remontent vers l’Europe continentale en été et qui ont tendance à recouvrir le bassin méditerranéen durant la belle saison reposent sur leur socle subtropical et sont générées par ce qu’on appelle les cellules de Hadley ci-après représentées :

 
 

La cellule de Hadley est un mécanisme atmosphérique qui génère de la convection à l’Equateur dû fait de l’intense chaleur et de l’intense humidité. Lorsque l’air finit par s’élever en raison de la convergence inter-tropicale, il se condense et et produit d’intenses précipitations généralement orageuses. Intervient ici un premier principe physique important : ces nuages d’orages dégagent de la chaleur latente. En effet, toute condensation dégage de la chaleur alors que l’évaporation en absorbe. Ce principe physique permet à l’orage d’avoir un environnement plus chaud que son entourage, renforçant alors la capacité de l’air à monter, telle une montgolfière. Au sommet du cumulo-nimbus, le flux d’altitude emporte l’air débarrassé de son humidité vers le Nord. A de plus hautes latitudes, il rencontre des masses plus froides, donc plus lourdes, qui le font redescendre. Intervient alors un deuxième principe physique, celui de « la pompe à vélo ». En effet, l’air, en redescendant, se réchauffe et se comprime. Cette compression dite « adiabatique » crée ainsi les hautes pressions subtropicales, véritable ceinture planétaire à l’origine des déserts du Sahara, d’Arabie, d’Atacama, et du Kalahari pour n’en citer que quelques-uns. Autour des anticyclones subtropicaux, le vent circule d’Ouest vers l’Est sur leur flanc Nord et participe au traditionnel flux d’Ouest dans les régions tempérées. Sur leur flanc Sud, le vent circule d’Est vers l’Ouest et converge vers l’Équateur, refermant ainsi la cellule de Hadley. Ce réchauffement et cet assèchement de la masse d’air libérée de son humidité originelle est le même principe que celui de l’effet de Foehn avec un versant humide et un versant sec. Notons que ce même mécanisme peut produire des records de chaleur lors de la présence de cyclones. En effet, ces phénomènes tropicaux de grande taille dégagent beaucoup de chaleur latente qui retombe sur les côtés du système avec subsidence et compression adiabatique. C’est ainsi que l’Inde battit en mai 2016 son record absolu national de température dans le Rajasthan (Ouest) alors que le Bengladesh était frappé par le cyclone Roanu. Partant de ces lois physiques et de cette circulation tropicale, nous pouvons déduire que plus il y a de la convection dans la zone inter-tropicale, plus il y a dégagement de chaleur latente, et plus les hautes pressions sont in fine susceptibles d’être fortement alimentées en subsidence, et donc puissantes. 

 

Le problème est que la zone inter-tropicale est fortement active depuis plusieurs mois. Après les désastreuses inondations endurées par le Pérou (5 fois la pluviosité annuelle dans le Nord péruvien suite à un El Nino côtier), un continent plus proche de nous, l’Afrique, est en proie à des pluies torrentielles, notamment au Niger. Le récapitulatif ci-dessus nous montre que la capitale Niamey a été frappée par des pluies très intenses, soit 130mm en un jour, ce qui représente la pluviosité de 2 mois. De la même manière, tout aussi récemment, mais dans la continuité de ce qu’on observe depuis plusieurs mois dans la zone de convergence inter-tropicale, nous avons vu circuler une impressionnante série d’ondes tropicales sur le continent africain et sa sortie. Ces ondes sont des zones locales de convergence des vents tropicaux où l’air s’élève et produit des nuages d’orages agglomérés. Ces ondes sont le premier stade d’un système cyclonique, avant même la dépression tropicale :

 

Parmi ces ondes, 2 d’entre elles ont fini par évoluer en tempêtes tropicales : Bret sur les côtes vénézuéliennes et Cindy dans le Golfe du Mexique. La précocité de 2 tempêtes tropicales durant le mois de juin devrait nous alerter et nous faire comprendre que les Tropiques sont particulièrement actifs ces derniers mois, en lien avec une circulation de Walker alimentée par un surplus de chaleur cherchant un échappatoire dans la régulation des températures du système climatique mondial car, après tout, chaque phénomène météorologique est une tentative du système atmosphérique planétaire de retourner à l’équilibre. Le problème, c’est que ces tentatives participent plus à un emballement qu’à autre chose. En effet, cette activité tropicale, par dégagement de chaleur latente à  l’Équateur et compression adiabatique dans les zones tropicales, renforce la cellule de Hadley et par conséquent les anticyclones subtropicaux qui poussent toujours plus au Nord et entretiennent des régimes de « Atlantic Low », advectant (i.e. « transportant ») de l’air chaud et sec depuis les Tropiques jusqu’aux latitudes tempérées.

Le déséquilibre que le système tente de colmater est apparu ces derniers temps avec le phénomène océanographico-atmosphérique « El Nino ». Ce réchauffement des eaux du Pacifique qui a entraîné un bouleversement des schémas atmosphériques classiques a fortement chauffé la planète Terre depuis le début 2015, comme nous l’avions rappelé il y a quelques mois avec ce graphique :

 

 

Les records sont tombés et tombent encore. Actuellement, en phase « post-El Niño », le système climatique mondial tente de retourner à la normale, mais cela est devenu impossible du fait de l’incroyable surchauffe des Tropiques et de nombreuses régions du monde. Dans ces tentatives de colmatage, les zones proches de l’Équateur dégagent de plus en plus de chaleur latente dans les ondes tropicales, alimentant ainsi la ceinture subtropicale anticyclonique. 

 

Évidemment, il serait un peu réducteur de voir encore les conséquences de El Niño derrière cette sécheresse. Les choses sont plus complexes et plus globales que cette équation. La surchauffe de ces derniers mois vient s’additionner à celle que nous vivons depuis plusieurs décennies et qui doit inévitablement déborder vers les régions nordiques à un moment ou à un autre.

D’autres éléments entrent également en ligne de compte. Il nous paraît assez évident que la surchauffe actuelle du système Terre déborde de partout, et est en train de produire ou a produit des records dans les zones de première ligne comme le Moyen-Orient, où il a fait plus de 50° pendant plusieurs jours, le Sud-ouest des Etats-Unis où des valeurs équivalentes ont été enregistrées, sans oublier la péninsule ibérique, avec les incendies portugaises et les premiers 40° de l’histoire de Madrid pour un mois de juin, pour ne citer que quelques exemples. Ces valeurs records dans les tropiques sont ainsi associées à des masses d’air anormalement chaud, qui débouchent donc quasiment automatiquent sur des situations de chaleur extrême quand elles sont advectées vers le Nord. Nous avons donc résumé cet excès de chaleur dans cette infographie :

 

Vers un été chaud ?

Cette récurrence de forte activité tropicale n’est pas anodine et n’est pas unique en son genre. En 2003, lors de l’incroyable été qui avait enfanté peut-être la plus importante vague de chaleur que l’Europe aie connu, les Tropiques avaient forcé un échappatoire vers l’Europe Occidentale et nous l’avions expliqué dans un précédent article où nous citions une étude de Christophe Cassou : « Cassou et Terray ont intégré dans un modèle couplé atmosphère-océan les différents paramètres observés dans l’Afrique maghrébine et sahélienne en 2003, comme la sécheresse du sol, le niveau de convection, et la réflectivité issue des nuages convectifs, pour en faire ressortir un impact sur les régimes de l’Atlantique Nord. La conclusion est que le régime de « Atlantic ridge », haute pression océanique responsable de vents de Nord-Ouest frais sur l’Europe, est moins présent de 54%. Par contre, les régimes de « Atlantic Low », responsable de vent de Sud-Ouest doux/chauds et humides, et de « Blocking », responsable de vents de Sud à Est (très) chauds et secs s’en trouvent renforcés de respectivement 50% en juin 2003 et 69% en août 2003. »

Notre but n’est évidemment pas de vouloir dire que l’été 2017 sera comparable à celui de l’année 2003. D’abord, même si les températures relevées en France durant ce mois de juin 2017 sont très élevées, elles ne concurrencent absolument pas ni sur la longueur ni sur l’intensité la vague de chaleur d’il y a 14 ans. Ensuite, chaque situation est différente et des changements même relativement limités dans certains facteurs peuvent avoir d’importantes conséquences. La répétitivité des advections tropicales avait été stupéfiante en 2003, avec un courant Jet refusant totalement de descendre vers le Sud, ce qui semble manquer à notre année actuelle. Il n’empêche : l’important réservoir de chaleur qui semble vouloir s’échapper très facilement vers le Nord n’est certainement pas épuisé au vu du déferlement des ondes tropicales et des températures mesurées continuellement dans les Tropiques. Parallèlement à cette analyse globale, ajoutons que les modèles saisonniers entrevoient des anomalies parfois fort élevées, dépassant allègrement les +2° pour le mois de juillet, et plutôt entre 1 et 2° pour le mois d’août. Bien entendu, ces calculs sont perfectibles, mais la convergence des résultats et des analyses interpelle et nous conforte dans notre idée que l’été 2017 pourrait bien être (assez) chaud. Entre des périodes chaudes à très chaudes, des intermèdes plus frais devraient intervenir, nous amenant éventuellement quelques épisodes orageux. A la fin de ce mois de juin 2017 qui s’annonce déjà très anormalement chaud, les 2 prochains mois pourraient dès lors bien suivre sur la lancée.

Edito du 7 juillet 2016: un été normal en Belgique

Voici presque un an que nous n’avons plus fait un édito comme nous en faisions régulièrement. Toutefois, les récentes parutions – parfois à la limite du délire – dans la presse à propos des mauvaises conditions météorologiques suivies par un coup de chaud me donne l’occasion de poser une petite réflexion.
 

« L’été arrive enfin », « vague de chaleur à 28°C »… Il y a comme qui dirait un problème. Ce type de propos et les commentaires associés nous font penser que les Belges ont une image trop idéaliste de l’été. Bien sûr, il est tout à fait normal de souhaiter du bon temps, surtout à cette période-ci de l’année. Ce sont les vacances pour un bon nombre d’entre nous, et l’occasion d’effectuer des sorties ou des activités à l’extérieur que nous ne pouvons pas faire à d’autres moments de l’année. Les attentes vis-à-vis de la météo sont grandes, et c’est peut-être ce qui alimente une vision parfois trop « optimiste » de l’été. Les souvenirs que nous en avons aussi. Pour prendre mon exemple, je garde bien plus de souvenirs de beau temps que de mauvais temps estival. Ceci est assez logique: on retient plus facilement les bons moments passés avec les amis à jouer au foot, les balades en famille ou encore les repas dans le jardin, à l’ombre du parasol. On a donc parfois l’impression que « les étés étaient plus beaux avant ». Or, cela ne semble pas le cas. Notre été a toujours connu des variations et en connaîtra encore.

La climatologie nous enseigne que, en juillet, nous sommes en droit d’attendre des températures maximales de 23°C, et environ 16 jours de « beau » temps (si on considère que les jours de pluie sont l’opposé, donc une moyenne de 14). Elle nous montre aussi que la température dépasse normalement les 25°C seulement 9,7 jours sur le mois, et 30°C à peine 1,8 jour.

Nous sommes également en droit d’attendre environ 200 heures de soleil. Rapporté à une journée, cela ne représente « que » 6h30 de soleil par jour, sur environ 15-16 heures de clarté. Le constat est sans appel, cela ne représente même pas la moitié de la journée (entre le lever et le coucher du soleil). Bien sûr, tout ceci varie de jours en jours et de semaines en semaines compte tenu du placement des dépressions et des anticyclones, mais cela nous situe quelque peu. En d’autres termes, il est normal d’avoir plus de jours nuageux que de jours ensoleillés.

Un autre facteur qui influence peut-être les attentes estivales est lié à la météo des dernières années. Nous avons en effet connu quelques beaux étés ou mois d’été durant ces dix-quinze dernières années, mais ceux-ci n’étaient pas conformes aux normales. Ils étaient « trop » beaux. Citons par exemple juillet 2006, il y a tout juste dix ans donc, et ses 314 heures de soleil, un record. Plus près de nous, juillet 2010, août 2012 et l’été 2013 nous ont proposé un panel assez agréable, avec de très belles périodes de beau temps.

A l’inverse, malgré ce que l’on peut entendre, nous n’avons pas connu de mois d’été réellement pourris ces dernières années, même si des périodes comme juillet 2011, juillet 2012 et août 2014 ont été loin d’être agréables. Mais à chaque fois, les paramètres de température, de précipitations et d’ensoleillement ne présentaient jamais ensemble de mauvaises valeurs, il y avait toujours au moins l’un d’entre eux qui était normal, voire même meilleur que la normale. Signalons quand même que juillet 2011, avec son déficit thermique de 2°C, est assez mal passé auprès de la population. Août 2006, que nous citons parfois en référence dans le cercle des météorologues, n’était pas une catastrophe complète car, même avec des précipitations exceptionnelles et une insolation très exceptionnellement basse, les températures restaient normales, quoique très légèrement en-dessous de la moyenne.

En fait, le dernier mois d’été absolument immonde au niveau de tous ses paramètres est juillet 2000, et là, les complaintes de la population étaient plus que justifiées. Jugez plutôt:

Température moyenne du mois: 15,3°C
Température maximale moyenne du mois: 18,9°C ! –> ce qu’on doit observer dans l’après-midi donc. Cela situe la catastrophe…
Température minimale moyenne du mois: 12,1°C
Total des précipitations: 133,8 mm
20 jours de pluie
Un ensoleillement incroyablement mauvais avec à peine 93 heures d’ensoleillement. Cela fait à peu près six jours de plein soleil sur tout le mois !

Parmi ce mois apocalyptique pour les activités extérieures, le 11 juillet restera sans doute une des pires journées d’été que nous ayons connu. Sous une pluie continue et un ciel complètement bouché, le thermomètre ne dépassera pas les 13,0°C !

Finalement, ça relativise notre début d’été, même si notre juin millésime 2016 est loin d’avoir été inoubliable. Pourtant, même en ayant explosé le record de la quantité de pluie tombée pendant un mois de juin (174 mm), sa température moyenne était conforme à la normale, et ce mois reste à mille lieues d’un désastre comme juillet 2000. On relativise comme on peut hein 😉

Et avec le réchauffement climatique ? Une attente erronée est celle de croire que nos étés ressembleront à ceux du Midi dans quelques décennies. Pourtant, c’est très loin d’être acquis, parce que notre climat belge est avant tout maritime, au contraire de celui du Languedoc ou de la Provence qui est continentalo-méditerranéen. Nous sommes d’autant plus prudents que nos voisins anglais connaissent depuis dix ans maintenant des étés frais et humides. Rappelons que le réchauffement climatique est une moyenne globale, et n’empêchera pas quelques régions de se refroidir à certains moments de l’année. Et si c’était ce qui était en train d’arriver à nos amis anglais ? Et le Royaume-Uni, rappelons-le, c’est juste de l’autre côté de la mer du Nord…

Voilà qui replace l’église au milieu du village… ou la Belgique au sein des grandes dynamiques climatiques.

Canicule du début juillet 2015

Il est arrivé fréquemment, depuis le début des années 2000, que le début du mois de juillet soit assez maussade. Par deux fois par contre, il fut très chaud: en 2003 et en 2006. Ces deux années furent marquées par de sévères épisodes de chaleur. C’est également le cas cette année… Il est bien sûr trop tôt pour savoir si d’autres vagues de chaleur vont survenir durant cet été 2015, mais il semble néanmoins que le mois de juillet montre des signaux de nouvelles périodes de temps chaud. En attendant, voici un compte rendu de la canicule de ce début juillet.
 
Une vague de chaleur officielle
 
Tout d’abord, l’épisode que nous avons connu est bien une vague de chaleur officielle. L’IRM définit une vague de chaleur comme une période de cinq jours consécutifs où la température maximale est au moins égale à 25°C. Parmi ces cinq jours, trois d’entre eux doivent présenter des températures maximales au moins égales à 30°C. Ces conditions ont été atteintes le vendredi 3 juillet, deux jours avant la fin de l’épisode.
 
Une situation atmosphérique typique des grandes canicules: le blocage Omega
 
Blocage Omega… Ce terme est loin de faire partie du vocabulaire de la météo basique, et pourtant il est sans équivoque lorsque l’on s’intéresse aux géopotentiels. Pour rappel, le géopotentiel est l’altitude à laquelle une pression donnée est atteinte. En météo, la hauteur des 500 hPa est très importante et donc fréquemment utilisée. La carte ci-dessous datant du 2 juillet à 2h00 représente l’évolution de cette hauteur en fonction du lieu où l’on se trouve.
 
 
Plus l’altitude de la pression 500 hPa est haute, plus les conditions sont anticycloniques, et inversement pour les dépressions. Sur la carte ci-dessus, les couleurs jaune et orange témoignent de hauts géopotentiels, donc anticycloniques, et les couleurs vert et bleu indiquent de bas géopotentiels dépressionnaires. Nous observons donc des dépressions sur l’océan Atlantique, et une grande crête anticyclonique depuis l’Algérie jusqu’en mer du Nord via la Belgique. Sur l’est de l’Europe, on retrouve des pressions relativement moins élevées, que l’on peut assimiler à une dépression. Si nous nous référons aux contrastes de couleurs (limite serrée entre le vert-jaune et l’orange), nous voyons se dessiner une grande vague ayant ses bases juste à l’ouest du Portugal et au niveau de la Grèce, et son sommet sur la Norvège. Cette forme ressemble à un Omega. Nous avons là un anticyclone en Omega, rempli d’air chaud et très robuste, qui bloque les perturbations de l’Atlantique, d’où le terme de blocage Omega.
 
La carte ci-dessous présente les températures observées à 850 hPa, soit environ 1600 mètres. Nous constatons effectivement la présence d’une langue d’air très chaud sur la Belgique, autour de 20-21°C. Si, au niveau du sol, de telles températures ne sont pas impressionnantes, il en va autrement à cette altitude de 1600 mètres où rencontrer de telles valeurs est assez rare. De plus, la règle veut qu’au début de l’été et par temps ensoleillé, la différence entre la température à 850 hPa et celle au sol soit d’environ 17°C, soit un potentiel pour une température de 38°C au sol!
 
 
Mardi 30 juin
 
Ce jour marque le début de la vague de chaleur. Les températures sont cependant modérées, et n’atteigne les 30°C que dans quelques régions du pays: en Campine (30,0 à Kleine-Brogel), au sud de la province de Namur (30,6°C à Dourbes) et à Gand (30,2°C).
 
Mercredi 1er juillet
 
Cette journée est la première réellement caniculaire, avec des valeurs remarquables. Pratiquement toutes les stations du réseau officiel dépassent les 30°C – seul le Mont-Rigi y échappe de peu avec 29,4°C – et certains postes franchissent la barre des 35°C en Flandre et dans le Nord-Pas-de-Calais. On relève ainsi 36,1°C à Gand, 35,5°C à Kleine-Brogel, 35,2°C à Koksijde, 35,1°C à Lille-Lesquin, 34,9°C à Bierset et à Uccle, 34,5°C à Beauvechain, 34,4°C à Dourbes et 34,0°C à Gosselies. Plus au sud, Paris frôle les 40°C avec 39,7°C relevés à l’observatoire de Montsouris.
 
Jeudi 2 juillet
 
D’un point de vue synoptique, cette journée est intéressante à plus d’un titre. Voici ci-dessous l’analyse de surface de 14h00.
 
 
Nous voyons une petite ligne de convergence glisser sur la Belgique (gros trait rouge). A l’ouest de celle-ci, le vent est d’ouest à nord-ouest, tandis qu’à l’est, le vent continue de souffler du sud-est. Ces différences de direction de vent vont être responsables de grandes disparités de température. En effet, le vent d’ouest, rafraîchi par les eaux marines, s’engouffre sur la Belgique derrière la ligne de convergence, empêchant le thermomètre d’exploser. Par contre, l’est de la Belgique reste à l’écart de cet air plus frais, et vit une après-midi torride et invivable avec des températures partout supérieures à 35°C sauf en Ardenne. On relève 38,1°C à Kleine-Brogel, 37,5°C à Bierset, 35,4°C à Buzenol et 35,0°C à Charleville-Mézières, avant que l’air plus frais n’arrive aussi sur ces régions à la suite de la ligne de la convergence.
 
Plus à l’ouest, les températures sont également chaudes, mais moins extrêmes, avec 32,4°C à Florennes, 30,3°C à Uccle et 31,5°C à Ernage. Plus à l’ouest encore, l’influence du vent marin se fait encore davantage sentir avec « seulement » 25,8°C à Ostende. Il existe ainsi une différence de près de 13°C entre la côte et la Campine!
 
A noter que la nuit précédente, la chaleur n’était descendue que très lentement, de telle sorte que le minimum de Bierset ne s’établit qu’à 24,7°C, à un dixième de degré du record pour cette station.
 
En soirée, quelques orages très locaux se développent du côté de Aywaille ainsi que dans le nord du Limbourg.
 
Vendredi 3 juillet
 
A la faveur des restes de l’air marin apporté la veille, la journée est moins chaude dans l’est de la Belgique. Ailleurs, les conditions sont assez similaires, et c’est la Lorraine belge et le département des Ardennes qui délivrent les plus hautes valeurs. On relève 34,5°C à Charleville-Mézières, 33,7°C à Buzenol, 32,9°C à Kleine-Brogel, 32,0°C à Bierset, 31,8°C à Chièvres, 31,7°C à Uccle et 30,9°C à Gosselies. 
 
Samedi 4 juillet
 
La nuit du 3 au 4 juillet tombe sur un record, celui de la température minimale la plus haute jamais enregistrée à Uccle depuis le début des mesures en 1833: le thermomètre n’y est pas descendu en-dessous de 24,5°C, soit une valeur conforme (voire légèrement supérieure) aux normes de saison des températures… maximales! Le précédent record datait du 18 juin 2002 avec 23,9°C.
 
La journée en elle-même est à nouveau très chaude avec 32,0°C à Chièvres, 34,2°C à Dourbes, 32,1°C à Dourbes, 34,4°C à Buzenol, 34,5°C à Bierset et 36,2°C à Kleine-Brogel. Ces valeurs sont atteintes alors que de nombreux nuages et quelques averses furent observés ce jour, empêchant le thermomètre de grimper davantage et de pulvériser le record de température maximale absolue en Belgique. Cette même journée sans nuages aurait vu les températures maximales avoisiner les 40°C…
 
Dimanche 5 juillet
 
Pour ce dernier jour de la vague de chaleur, le ciel est très nuageux et le temps est orageux. Les températures maximales s’établissent autour de 28-30°C pour les plus hautes valeurs. En fin d’après-midi, de violents orages éclatent sur la province de Liège, déversant des grêlons jusqu’à 6 cm de diamètre dans les régions de Battice et de Verviers. De nombreux dégâts sont signalés dans cette partie du pays.
 
Conclusion
 
Il s’agit d’une vague de chaleur marquante à plusieurs titres. Le premier est que des températures de 36-38°C sont rares dans nos contrées. Le second est l’incroyable potentiel thermique de ces journées: si la nébulosité n’avait pas été présente, empêchant l’explosion du mercure, les températures auraient pu écraser le record de la plus haute température et atteindre le seuil des 40°C, du jamais vu chez nous. Enfin, le dernier réside dans le nouveau record établi pour les températures minimales les plus hautes à Uccle, à 24,5°C.
 
 

Eté 2003 : retour vers le futur ?

L’été 2003 est et restera pendant longtemps la référence en matière de vague de chaleur et de températures extrêmes, à tel point qu’il a laissé dans notre mémoire collective une trace indélébile. Nous en voulons pour preuve chaque allusion que la population peut faire lorsque des journées estivales virent à la canicule. Bon nombre espèrent ainsi « ne pas revivre l’enfer de 2003 », à juste titre car il a provoqué la mort, au moins indirecte, de dizaines de milliers de personnes, principalement âgées. Durant le printemps, le même genre de réflexions est émise, surtout si les modèles saisonniers entrevoient une configuration propice à un été chaud. Il nous a paru intéressant de revenir sur cet événement qui frappa les imaginations. Nombre d’articles ont déjà été publiés sur cette période, et notre but ici n’est pas de faire des rappels statistiques uniquement pour le plaisir des chiffres, mais avant tout pour ré-analyser la position synoptique des grandes centres d’action et tenter ainsi d’apporter un nouvel éclairage sur cet été infernal.


Juin 2003

Juin 2003, le premier mois de l’été, est assez particulier : alors que les maximales n’ont jamais dépassé les 28° à Uccle, il est le juin le plus chaud depuis 1833, à égalité avec 1976. En voici le résumé pour la station bruxelloise :

Ce qui saute le plus aux yeux de ce résumé, c’est d’abord la grande homogénéité des températures : pas une ne descend en-dessous de 20° et le maximum est de 27.8° le 1er juin. 10 jours d’été (25° ou plus) sont observés, alors que la moyenne pour un mois de juin est de 5.4. Les minimales sont tout aussi peu fraîches, car une seule descend en-dessous de 10°, avec 9.7 le 21 juin. Au total, 14 nuits atteignent ou dépassent les 15°. Au final, il ne faut pas s’étonner de voir juin 2003 figurer au top malgré aucune journée cataloguée comme « tropicale » (30° ou plus). Notons aussi la sécheresse de ce mois avec à peine la moitié de ce que devrait enregistrer un mois de juin normal. La conclusion de ce mois de juin 2003 : ce fut un mois particulièrement stable, sans grands soubresauts, avec une grande présence anticyclonique. La carte du 7 juin résume assez bien la situation :

On y découvre des hautes pressions bien installées sur l’Europe, des dépressions bloquées sur l’Atlantique, et un flux de Sud-Ouest doux, voire chaud, mais pas suffisamment orienté au Sud pour permettre des advections (sub)tropicales. De temps à autre, les dépressions pénètrent le champ de pression, occasionnant quelques pluies. Même si la situation à ce moment-là ne semble pas exceptionnelle, elle annonce ce qui va suivre, surtout en août !

Juillet 2003

Le second mois de l’été météorologique sera plus instable que le premier avec des températures fluctuant plus amplement, comme le montre très bien le résumé d’Uccle :

 

Les 6 premiers jours ne sont absolument pas estivaux, avec 3 jours en-dessous de 20° et 31.9 mm en 4 jours. Ce n’est qu’à partir du 7 juillet que les températures reviennent au niveau des normales, et redépassent les 25° le 9 juillet. A partir de ce moment, les températures ne vont plus repasser en-dessous des 20° avant le 29 août, soit 55 jours d’affilée ! Juillet 2003 comptera 14 jours d’été, alors que la moyenne est à 9.7. Néanmoins, aucune vague de chaleur officielle ne sera enregistrée durant ce mois, à cause de la journée du 17 juillet (22.2°). C’est le 15 juillet qu’Uccle enregistre donc sa température la plus élevée du mois. La carte pour cette journée est assez instructive :

 
Elle montre une haute pression bien positionnée sur la Scandinavie, avec un vent de Sud-Est soufflant sur la Belgique. Cependant, en altitude, le vent vient du Sud et continue donc d’alimenter la haute pression à un niveau supérieur  à 5500 mètres. Ce positionnement d’une haute pression avec un vent sec de sol et un vent très chaud d’altitude est caractéristique des étés chauds où les anticyclones règnent en maître. Malgré la baisse de la température assez relative durant la dernière décade de juillet (maximales autour de 25°), cette configuration préfigure de ce qu’il va arriver 10 jours plus tard.
 
Août 2003
 
Le 1er août 2003 commence la vague de chaleur de ce mois resté mémorable. Le tableau récapitulatif de ce mois à Uccle nous rappelle bien des souvenirs :
 
 

Ce sont donc 13 jours d’affilée de températures de 25° ou plus qui vont être enregistrés, dont 8 à 30° ou plus ! Les 2 journées les plus chaudes furent le 6 et le 12 août avec 34.4°. Notons que cette valeur n’est pas du tout exceptionnelle pour la station bruxelloise, mais la longueur de la vague de chaleur l’est bien. Insistons sur un point : c’est surtout le Sud de la Belgique, en bordure de la France, pays qui a le plus souffert d’août 2003, qui a enregistré les plus hautes valeurs. Par exemple, le 3 août, alors qu’il ne fait « que » 28.6 à Uccle, Virton enregistre 33.0° et Aubange 33.4° ! Le jour suivant, on tourne autour des 30° dans le centre du pays, mais Virton enregistre 34° et Aubange 35.6° ! Le 5 août, Aubange (35.8°) laisse Kleine Brogel (33.5°), la station belge caniculaire par excellence, plus de 2° derrière elle. Le 8 août, alors qu’il fait autour de 30° dans le centre du pays, et seulement 21° à la mer à cause de la brume et d’une brise marine, on enregistre 33,6°C à Mont-Rigi (altitude 674 mètres), 34,4°C à Saint-Hubert (altitude : 556 m), 35,1°C à Elsenborn (altitude 570 m), 37,2°C à Virton, et 38,6°C à Aubange ! Il s’agit là de la journée la plus chaude enregistrée dans les Hautes-Fagnes depuis le début des séries climatologiques … En France, à la station d’Orange, les chiffres se passent de commentaires :

 
La deuxième partie du mois d’août se rapprocha plus de la normale, avec même des températures plongeant en-dessous de 20° les 3 derniers jours du mois.

Septembre et octobre 2003

 
Le mois de septembre qui suivit s’inséra essentiellement dans une continuité synoptique, mais aussi statistique. Ainsi, le tableau récapitulatif d’Uccle montre encore quelques journées bien chaudes :
 
 
 
5 jours d’été ont été observés durant ce mois ainsi que 15 journées d’au moins 20°. Aucune journée ne descendit en-dessous des 15°, et nous connûmes 22 jours sans pluies. La situation peut être résumée avec une carte qui ressemble à celles que nous avons pu retrouver en août, bien que l’anomalie soit plus décalée vers l’Est et moins marquée :
 
 
 
En effet, alors qu’août a vu la permanence de hautes pressions sur l’Europe Occidentale, celles-ci furent « attaquées » par un thalweg plus vigoureux, signe que l’été était bel et bien fini. Néanmoins, ceci permit encore la séquence des 5 jours d’été observés du 18 au 22 septembre 2003. Notons qu’on manque le jour tropical de un dixième de degré à la station bruxelloise, mais d’autres stations franchirent bien le seuil symbolique. Le 23 septembre, le thalweg présent sur le proche Atlantique s’enfonça sur le continent, d’où la perte de 10 degrés :
 
 
Cette évolution préfigura de ce qu’il devait se passer en octobre. Le tableau récapitulatif du dixième mois de l’année montra bien la rupture malgré un début de mois encore assez doux :
 
 
 
La seule journée avec 20° fut la première. Par la suite, on observa une lente baisse des températures pour finir avec un scénario incroyable le 24 octobre. En effet, dans un air polaire se développèrent quelques éclaircies favorisant un intense refroidissement nocturne. A Uccle, la minimale enregistrée descendit à -3,4°. Dans la matinée, une perturbation s’engagea dans cet air froid et précipita finalement vers midi en neige en pleine capitale belge. Une accumulation temporaire fut même enregistrée :
 
 
 
Cet autre extrême de la saison estivale pourrait être considéré comme la « cerise sur le gâteau » de ces 5 mois complètement fous qui nous virent coincés dans le côté chaud du Jet pendant 4 mois avant de connaître le côté froid. On pourrait alors considérer le 24 octobre 2003 comme la « compensation » de la canicule d’août 2003, mais l’analyse ne s’arrête pas là et nous aimerions maintenant, après tout ce rappel statistique, analyser plus en profondeur ce qu’il s’est réellement passé durant ces mois épiques.
 
 
Quasi-résonance des ondes de Rossby
 
Durant l’été 2003, l’Europe Occidentale s’est constament retrouvée dans la partie Sud du courant Jet qui est lui-même lié au défilement des ondes de Rossby. Celles-ci sont des mouvements ondulatoires de la circulation atmosphérique et varient en fonction des différences de températures. Elles séparent donc, comme le courant Jet, les masses d’air polaire et tropicale. La carte moyenne de la première quinzaine du mois d’août est assez éclairante à ce sujet :
 
 
 
On y retrouve plusieurs vagues au nombre de 6. Une septième se situe au niveau de la Sibérie et est nettement moins visible. Sur la carte suivante, les 7 ondes sont nettement plus perceptibles :
 
 
 
Cette illustration indique les anomalies de vents méridionaux dans l’Hémisphère Nord au niveau 500Hpa (entre 5500 et 6000m). Les traits discontinus représentent les 7 ondes de Rossby avec celle située en Sibérie nettement plus visible. En Europe, les vents méridionaux sont bien matérialisés à l’Ouest des Îles Britanniques. C’est en effet à cet endroit que la vitesse des vents est maximale entre la haute pression d’altitude, située donc à l’Est, et le thalweg, située donc à l’Ouest. La carte suivante le montre aussi clairement :
 
 
 
Datant du 11 août 2003, c’est-à-dire au plus fort de la canicule, elle indique bien les isohypses (isobares d’altitude, en couleurs sur la carte) plus resserrés à l’Ouest de l’Irlande, avec des vents méridionaux bien rapides sur l’Océan Atlantique. La haute pression d’altitude est très marquée en provenance du Maghreb et se retrouve au sol au Nord de nos régions, avec une situation de blocage. Situés à droite des vents méridionaux, en pleine haute pression d’altitude remplie d’air maghrébin, éloignés des dépressions et au Sud d’une haute pression de sol, dans un air continental tropical, nous devons donc supporter la synoptique la plus chaude et sèche. En France, les 40°C sont régulièrement atteints et les grandes villes doivent supporter des nuits à plus de 25°C. Le positionnement de l’Onde de Rossby a donc permis cette situation. Mais une telle récurrence de masses d’air tropical de juin à septembre ne peut s’expliquer que par un dynamisme particulier des ondes de Rossby.
 
 
En effet, selon les travaux de Vladimir Petoukhova, Stefan Rahmstorfa, Stefan Petria, et Hans Joachim Schellnhuber du Potsdam Institute forClimate Impact Research, les ondes de Rossby ont été amplifiées par le phénomène physique assez connu qui est celui de résonance. Cette dynamique est produite par la convergence des fréquences identiques de 2 mouvements, ici les ondes de Rossby et les vents méridionaux.
 
Un exemple relativement connu de la résonance est l’histoire du Pont de Tacoma. Cet ouvrage d’art, produisant sa propre fréquence, entra en résonance avec les turbulences du vent passant sous son tablier. Ceux-ci furent tellement amplifiés que le pont commença à se tortiller fortement de haut en bas pour finalement s’effondrer après plusieurs heures de « danse » :
 
 
 
 
Notons que, pour être complet, cette théorie de l’effondrement du pont n’est pas totalement acceptée, mais elle permet de bien comprendre le mécanisme, et donc la théorie de l’Institut de Potsdam concernant la canicule de l’été 2003. Les ondes de Rossby se comportent effectivement comme n’importe quel phénomène ondulatoire, y compris donc dans la circulation générale de l’atmosphère. Ici même, l’onde 7 de Rossby, située sur l’Europe Occidentale, fut continuellement amplifiée par la résonance avec les vents méridionaux, ce qui donna cette forte anomalie anticyclonique sur nos régions. Cet apport continuel de chaleur maghrébine constitua finalement son propre réservoir sur des pays comme la France avec plus de 10 jours avec des températures à 40°.
 
 
Forçages tropicaux et régimes de Cassou
 
Mais ce n’est pas tout ! En effet, la résonance amplifia l’onde dans son mouvement vers le Nord et sa stabilité sur l’Europe Occidentale, mais d’autres événements durent se produire plus vers le Sud, donc à la base, pour permettre ce puissant apport d’air tropical. Selon les travaux de Christophe Cassou et Laurent Terray du CNRS français, il fallut un déplacement vers le Nord de la Zone de Convergence Inter-Tropicale (ZCIT) avec la saison des pluies la 3° la plus humide dans le Sahel depuis 1960. C’est toute la circulation générale de l’atmosphère au niveau des Tropiques qui en fut translaté avec un Equateur plus sec que la normale, comme l’indique cette image :
 
 
 
On remarquera les zones en vert, plus humides, et les zones en orange, plus sèches. Cette convection tropicale déplacée produisit un assèchement des sols aussi bien autour de l’Equateur que dans le Nord de l’Afrique, à la base de l’advection tropicale vers l’Europe de l’Ouest. En effet, cette sécheresse de l’air dégagea un surplus de chaleur dans l’Afrique maghrébine, à la base d’un forçage tropical vers le Nord. Cassou et Terray ont intégré dans un modèle couplé atmosphère-océan les différents paramètres observés dans l’Afrique maghrébine et sahélienne en 2003, comme la sécheresse du sol, le niveau de convection, et la réflectivité issue des nuages convectifs, pour en faire ressortir un impact sur les régimes de l’Atlantique Nord. La conclusion est que le régime de « Atlantic ridge », haute pression océanique responsable de vents de Nord-Ouest frais sur l’Europe, est moins présent de 54%. Par contre, les régimes de « Atlantic Low », responsable de vent de Sud-Ouest doux/chauds et humides, et de « Blocking », responsable de vents de Sud à Est (très) chauds et secs s’en trouvent renforcés de respectivement 50% en juin 2003 et 69% en août 2003. Le tableau suivant résume bien les différents régimes observés en 2003 (et d’autres étés chauds) :
 
 
 
En effet, la sur-représentation de régimes chauds (« Atlantic Low » et « Blocking ») permet d’expliquer l’anomalie très chaude observée en France. Notons donc que le régime « Atlantic Low » très persistent de juin 2003 permit le record dont nous avons parlé au début de l’article. Celui-ci n’est pas le plus chaud en termes d’extrêmes, mais son omniprésence maintint des températures élevées quasiment les 30 jours. Celui de « Blocking » fut plus présent en août mais uniquement sur la première partie du mois, ce qui empêcha tout record mensuel.
 
Conclusion
 
Au final, le forçage tropical issu de conditions équatoriales particulières couplé à une quasi-résonance de l’onde 7 de Rossby avec les vents méridionaux permit une advection massive et quasi-permanente d’air tropical depuis l’Afrique maghrébine vers l’Europe de l’Ouest via des hautes pressions se développant à l’avant d’une dépression atlantique. Celles-ci évoluèrent d’abord depuis l’Espagne vers la France, avant de s’amplifier vers l’Europe du Nord, entretenant un vent de plus en plus chaud et de plus en plus sec. Le rééquilibrage se produisit en octobre, avec le déplacement de la dépression vers le continent, ce qui eut pour conséquence d’observer un mois d’octobre trop frais.

Ces travaux particulièrement brillants et intéressants sont aussi la preuve que la recherche scientifique avance à pas de géant dans la compréhension de notre système climatique, que les nouveaux super-calculateurs sont d’une puissante utilité, et que donc à l’avenir on pourrait mieux appréhender le déplacement des grandes masses d’air, des grands courants d’altitude, et donc des grands cycles climatiques dans des régions données.
 
Cela semble d’autant plus nécessaire que l’été 2003, extra-terrestre au même titre que juillet 2006 pour l’Europe de l’Ouest, ou l’été 2010 pour la Russie, sont autant d’événements qui montrent que le climat est perturbé. Bien que la discussion semble encore engagée pour les causes premières de ces extrêmes, notre équipe est de plus en plus convaincue qu’ils sont plutôt directement liés aux changements climatiques observés maintenant depuis plusieurs décennies. Dès lors, les déclarations de scientifiques au sortir de cet été 2003 sur la « normalité de ce genre d’événements à la fin du 21° siècle » ne nous paraissent pas exagérées et ce mauvais souvenir ne serait alors que le miroir de notre futur.
 

Anthologie de la désinformation météorologique : les étés « pourris »

 
Durant la période estivale, il arrive régulièrement qu’une ou des périodes de temps plus frais et humides soient tellement mal reçues que les médias et une partie du grand public cataloguent alors l’été comme « pourri ». Ces dernières années, cette expression fut assez souvent utilisée, et plus particulièrement cette année, durant 3 périodes : début juillet ainsi que pendant le mois d’août 2014, mais aussi en juillet 2011. Cette récurrence de plaintes et frustrations autour du « mauvais temps » estival, largement exagérées dans des articles sensationnalistes, nous oblige à nous poser des questions sur la véracité de ces propos et à remettre en cause opinions et déclarations sur ce sujet. En effet, termes-choc et jugements à l’emporte-pièce sont devenus monnaie courante dans une certaine presse, et cela est malsain pour tout cerveau scientifique et tout citoyen intéressé par des débats rigoureux. Il nous apparaît donc qu’il y va de la rigueur scientifique et de l’objectivité que tout un chacun devrait cultiver de confronter cela avec des documents sérieux.
 
 

 
Au-delà de la signification très subjective du qualificatif « pourri », nous aimerions donc dans ce premier volet de cette anthologie remettre l’église au milieu du village. Nous aurons l’occasion de revenir sur certaines réflexes du monde médiatico-cybernétique de ces dernières années en décryptant certains articles et en effectuant une première analyse climatologique et extra-climatologique. Ensuite, nous reviendrons sur certains étés du passé lointain notoirement pourris afin de montrer ce à quoi ils ressemblaient pour basculer vers des étés et mois d’étés plus récents encore considérés comme pourris. Puis, nous nous attaquerons aux mauvais étés les plus récents avec une description plus détaillée de leurs statistiques et de leur synoptique. Nous effectuerons aussi un récapitulatif et comparatif de ceux-ci afin de discuter de leurs paramètres négatifs (ou non) et de mettre en lumière leurs particularités et leurs complexités. Enfin, nous concluerons avec un résumé de nos réflexions climatologiques et extra-climatologiques.
 
Juillet 2014, un mois d’été normalement pourri
 
En fin de seconde décade de juillet 2014, après quelques jours de temps agréable, le ciel s’assombrit et nous connûmes 5 journées sans soleil du 8 au 12 juillet. C’est aussi durant cette période que plusieurs vagues pluvieuses déversèrent sur nos régions plusieurs dizaines de millimètres, et ce pendant parfois une journée entière. Apparurent alors les premiers articles de journaux sur le mauvais temps, largement amplifiés par les bulletins météos négatifs de chaînes à la recherche de sensationnalisme. En effet, Sabrina Jacobs annonça que « on n’avait pas fini de déguster », comme si les éléments allaient continuer à se déchaîner sur nos régions pendant de longues journées. Les médias s’emparèrent alors de l’expression magique d’ « été pourri », alimentée aussi par les médias sociaux. Il est d’ailleurs intéressant de voir à quel point il existe une inter-alimentation entre ces 2 mondes doublée d’un réflexe presque pavlovien : l’expression d’ « été pourri » est presque devenue une habitude dès qu’il pleut un peu de trop en Belgique durant l’été, et toute personne  n’ayant pas reçu la Sainte Onction du soleil ou cherchant l’anormalité se doit d’utiliser sa liberté d’expression pour exister dans ce monde ultra-médiatique. Dès lors, en quelques heures de pluie continue et de températures coincées autour de 15°, la Toile se déchaîna contre les anormalités du ciel.
 
Chez Info Météo comme ailleurs, nous observâmes toute cette danse météorologico-médiatique avec amusement. Certes, nous admettons parfaitement qu’il n’est pas agréable de voir plusieurs journées consécutives sans soleil et avec des températures aussi basses. Néanmoins, les plaintes semblèrent oublier brutalement que le mois de juin faisait partie de l’été et que celui-ci ne fut absolument pas « pourri ». En effet, à aucun moment durant le premier mois de l’été 2014, l’adjectif magique ne fut utilisé.
 
 
 
Cette image nous permet en réalité de comparer les mois de juin et de juillet et d’en extraire quelques constatations particulièrement intéressantes résumées sous le tableau suivant :
 
  Juin 2014 Juillet 2014
Température moyenne 16,5 (norm : 16,2) 19,3 (norm : 18,4)
Nombre de journées > 20° 18j (norm : 15,3) 27j (norm : 22,6)
Nombre de journées > 30° 0j (norm : 0,6) 2j (norm : 1,8)
Précipitations totales 95mm (norm : 71,8) 117,2mm (73,5mm)
Jour de précipitations 12j (norm : 15) 16j (norm : 14,3)
Concentration des précipitations 90% du total mensuel sur 5j 90% du total mensuel sur 7j
Ensoleillement 206h51min (norm : 188h05min) 193h47min (norm : 200h42min)
 
 
 
 
 
Nous pouvons donc constater que le mois de juin est plus normal que le mois de juillet pour presque tous les paramètres, à ceci près que la concentration des précipitations est encore plus forte durant le premier mois, ce qui donne au final cet ensoleillement légèrement supérieur pour juin par rapport à juillet. Au final, juillet est clairement plus chaud (presque 3° de plus !), mais avec les précipitations excédentaires. Pourtant, c’est bel et bien en juillet qu’on entendit parler d’été pourri. Il apparaît que le temps particulièrement morne autour du 10 juillet fut responsable de cette morosité, et une certaine frustration coupa court à toute réflexion rationnelle et à une vision globale de la saison estivale.

Notons qu’en 2013, le mois de juin avait été normal sans être pleinement satisfaisant pour le personnel du tourisme et les fanatiques de festivités en plein air, mais un mois de juillet nettement plus chaud (avec une vague de chaleur) occulta rapidement ce départ « en diesel », allant même jusqu’à presque effacer le très mauvais souvenir d’un printemps particulièrement frais. Visiblement, les gens ont la mémoire courte et sélective. Le 9 juillet, Info Météo tenta de montrer que les tendances à long terme n’étaient absolument pas négatives :

 


Celles-ci se vérifièrent assez largement. Au final, au moment de faire le bilan de juillet 2014, peu de personnes parmi nos lecteurs gardèrent un mauvais souvenir de ce deuxième mois de l’été 2014, comme le signale notre article sur le sujet.

Juillet 2011 : un mois d’été de glace

Il est intéressant de discuter d’un autre cas déclaré « pourri » par la sphère médiatique, à savoir juillet 2011. Encore une fois, nous ne discutons pas du fait que celui-ci s’est révélé plutôt mauvais : une température moyenne de 16,0 (normale : 18,4), un ensoleillement de de 140h00 (normale : 201h), et une pluviosité de de 55,6mm. Les 2 premiers paramètres sont respectivement exceptionnels et très anormaux, le troisième est normal. Il est assez remarquable de noter un déficit assez important en insolation mais qui n’est pas absolument pas confirmé par la quantité de pluies. Notons cependant que le nombre de jours de précipitations est de 20 (normale : 14,3), ce qui catégorise ce paramètre comme anormal. Voici donc un mois d’été frais, peu ensoleillé, en déficit en quantité de pluies, mais en excédent en jour de pluies. Nous pouvons donc en déduire que la pluie tomba régulièrement, mais en faible quantité. La couche de nuage régulière empêcha par conséquent les températures de grimper et le soleil de se montrer. Au-delà de la discussion sur la qualification de « mois d’été pourri », analysons un moment cet article de Sud Presse.

Il est assez amusant de constater que la presse qualifie le temps durant ce mois comme pourri sur base de la vente de glaces ! Cela semble démontrer la grande subjectivité à utiliser cet adjectif. On peut évidemment discuter de cette qualification, mais il faut alors le faire sur base d’observations sérieuses. Or, la vente de glaces est loin de l’être. Qui plus est, la commerçante explique c’est sur base de la présence de « chaleur et de soleil » que les glaces se vendent. On peut probablement retrouver là une des pierres angulaires de la fausseté du débat autour des « étés pourris » : on s’attend à du soleil et de la chaleur en Belgique ! Evidemment, pour les gens un tant soit peu informés sur notre climat, il est connu que nous sommes influencés par les mers et que notre pays se situe à une latitude tempérée. Dans cette position, les étés peuvent être frais et humides comme ils peuvent être chauds et secs. Cela fait partie de la variabilité climatique de nos régions, et trop de gens l’oublient encore.

Pour beaucoup de personnes, été rime avec festivités (ce qui est compréhensible), mais cela induit une automaticité dans la clémence du temps désiré par la population. Cette société du loisir se développe de plus en plus chaque année et n’est sans doute pas étrangère à la hausse de fréquentation de l’expression « été pourri » chaque fois que le temps clément n’est pas au rendez-vous pour profiter pleinement de nos activités de plein air. La glace, aussi petite soit-elle, en est sans doute un symbole, mais un symbole bien maigre et peu rigoureux face à une analyse objective. 
 
Pour compléter et clôturer cette analyse de juillet 2011, voici le tableau récapitulatif de ce mois :

 

La quantité de jours d’été est effectivement très faible avec seulement le 6 juillet comme unique représentant de statistiques estivales. 4 jours ont atteint les moyennes saisonnières (23°) et 15 jours ont atteint les 20°. A l’évidence, ce sont d’assez mauvaises statistiques. Ce tableau confirme néanmoins la quantité réduite de jours secs, mais aussi les quantités totales. Cela nous permet de nous arrêter un moment sur un élément qui peut paraître important : malgré le déficit de soleil et de température, l’élément le plus fondamental pour les activités de plein air est, a fortiori, la présence de pluies. Dans le cas qui nous préoccupe, on pourrait juger qu’il ne fut pas facile durant ce mois de trouver un moment sec étant donné les 20 jours de précipitations. Ceci étant dit, vu la faible quantité de pluies sur une journée moyenne, il pourrait aussi être répondu que les périodes de pluies furent relativement courtes avec des trouées sèches relativement nombreuses. Dès lors, une personne ayant eu majoritairement la chance d’organiser ou de participer à des festivités sèches ne considérera pas ce mois comme « pourri » alors qu’un cas contraire pourrait le penser. Cette différence de « traitement » participe évidemment au débat et à la subjectivité du sujet.

Petit historique des étés réellement pourris
 
Certaines personnes incrédules pourraient alors nous demander si nous ne minimisons pas l’existence réelle d’étés pourris ces dernières années. Pour répondre à cette question, il faut d’abord passer par la déjà assez longue histoire climatologique de la station d’Uccle (181 ans), mais aussi par certaines reconstitutions dans les époques précédentes. Grâce à certains documents, nous pouvons établir que de vrais étés pourris, très pluvieux, très froids et très désagréables sur pratiquement la totalité des trois mois ont bel et bien existé.
 
Sur une période de près de 350 ans, le pire été a sans doute été celui de 1725. La moyenne estimée des températures à Uccle, pour cet été-là, se situe un peu en dessous de 13°C, ce qui est à peu près 1,5°C de moins que le plus froid des étés des cent dernières années. En Suisse on parle, cette année-là, d’un été pourri, avec de mauvaise récoltes et des vendanges tardives. « Depuis Pâques, il a plu tous les jours, on n’a jamais vu autant de pluie ! »
 
Stephen Hales, en Angleterre, dit : « Entre le 29 mars et le 29 septembre 1725, il plut tous les jours, peu ou beaucoup, à l’exception de 10 ou 12 jours vers le commencement de juillet, et l’été fut si froid que l’esprit de vin ne monta guère dans les thermomètres… » En France, on parle même d’une période pluvieuse allant de février 1725 à avril 1726, avec un mois d’août particulièrement pourri.
 
Une autre année célèbre est 1816, l’« année sans été » en raison de l’éruption, un an plus tôt, du volcan Tambora en Indonésie. Cependant, cet été-là est assorti de nombreuses légendes dont certaines sont franchement exagérées. C’est ainsi que les chutes de neige de début juin, début juillet et fin août en région bruxelloise n’ont jamais existé. N’empêche. La moyenne estimée de cet été-là, à Uccle, est de quelques 13,5°C, ce qui en fait le 2eété le plus froid de toute la série 1676-2013 (c’est-à-dire comprenant également la partie avec des donnée « reconstruites »).
 
Les moyennes des minima et maxima ont été à peu près les suivantes (arrondi au demi-degré) :
Juin : 8,5°C/17,5°C
Juillet : 10,5°C/19,5°C
Août : 10,0°C/18,5°C
 
Deux jours d’été, seulement , on été observés à Bruxelles sur les trois mois de l’été. Grâce aux observations de Haarlem aux Pays-Bas, nous pouvons même nous faire une idée assez précise du temps qu’il faisait.
Du 1 au 11 juin, on observe des courants polaires maritimes de nord-ouest, attestés par la direction prédominante du vent, les températures et le type de temps, souvent nuageux avec tantôt de la pluie continue, tantôt des averses, beaucoup de vent, des vents de tempête le 4 juin et de la grêle le 6 juin. En outre, il fait particulièrement froid du 7 au 9 juin avec des maxima de 11°C environ et un temps généralement couvert et parfois pluvieux. Après un bref épisode de beau temps par vent d’est, les courants polaires maritimes nous reviennent jusqu’à la fin du mois, un rien moins froids mais toujours avec un cortège de nuages, de vent et parfois de pluie.
 

Le mois de juillet apparaît comme un mois particulièrement pluvieux avec des courants zonaux et, parfois, une dépression qui passe au sud de nos régions, avec temporairement une petite composante est dans le vent et toujours beaucoup de pluie. Le bref épisode chaud des 20 et 21 juillet n’est même pas lié à du beau temps, mais à du temps nuageux et venteux, avec un vent tournant du sud-est au sud-ouest. À la fin du mois, on observe une nouvelle invasion marquée de courants maritimes d’origine polaire.

Le mois d’août se caractérise par des courants prédominants de sud-ouest pendant la première moitié, et de nord-ouest durant la deuxième moitié. Cela se remarque par ailleurs aux températures maximales de Bruxelles, d’abord comprises entre 17 et 24°C, puis comprises entre 15 et 20°C. Durant tout ce mois, pas une seule belle journée à part entière n’est attestée. Il pleut très souvent, on observe beaucoup de vent, avec même une tempête le 17. Ce qui confirme que l’été 1816 est réellement complètement pourri !

 
Le 3elarron est 1888. Cette année, appartenant déjà à la série « instrumentale » en Belgique, occupe avec une moyenne de 14,5°C la sixième position parmi les été les plus froids. Mais la première position en matière de manque d’insolation, et la troisième position en matière de pluviosité ! Un petit descriptif :
 

Le mois de juin est l’antichambre d’un été parfaitement pourri. Pourtant le début est prometteur : temps ensoleillé et rapidement doux, voire chaud avec 27°C le 3 à Uccle. Mais le mois, dans son ensemble, ne comptabilisera que 147 heures de soleil, avec un total de 100,5 mm de précipitations. Les températures tantôt fraîches, tantôt assez chaudes enclencheront un mois de juin particulièrement orageux. Ces orages sont souvent accompagnés de précipitations très intenses, notamment au Barrage de la Gileppe, à la Baraque Michel, à Spa et à Stavelot. Le tonnerre est souvent entendu, on compte 14 jours d’orage dans les régions de Charleroi, d’Enghien et entre Bruges et Gand. Dans le reste du pays, ce nombre tourne souvent autour de 10, un véritable record pour les observateurs de l’époque.

Juillet est encore bien pire. L’insolation totale, à Uccle, ne comporte qu’une centaine d’heures. Seul juillet 2000 connaîtra une insolation encore plus basse. Les précipitations, quant à elles, atteignent 186,9 mm, un quasi-record aussi (196,5 mm en 1942). Et avec une moyenne de température de 13,9°C, juillet 1888 appartient aux mois de juillets les plus froids de l’histoire.

Le 1erjuillet déjà, le soleil ne daigne se montrer que 10 minutes, et la température n’atteint que 11 à 12°C en après-midi. Mais ce n’est encore rien en comparaison de ce qui se passera 10 jours plus tard. Le 11 juillet, sous un ciel très nuageux à couvert et des pluies abondantes, la température chute brutalement en début/milieu d’après-midi, passant de 11°C (ce qui est déjà très peu) à 5°C ! Cette chute des températures, avec des valeurs extrêmement basses pour une journée de juillet, est attestée partout dans le pays. À Furnes, on note 7°C, à Arlon, 6°C et à la Baraque Michel, 1°C ! Des flocons de neige se sont mêlés aux fortes averses dans la région de Chimay, tandis que des chutes de neige seront observées à plusieurs reprises à la Baraque Michel le lendemain, et même à des altitudes plus basses comme à Dison, Vielsalm et Spa. Les Hautes-Fagnes, dans la région de la Baraque de Fraiture, connaîtront même un enneigement temporaire de 2 cm environ. C’est le seul cas attesté d’un enneigement en Belgique au mois de juillet. Vous pouvez relire à ce sujet notre article.Le reste du mois n’a guère été plus encourageant. La plus haute température du mois, notée à Uccle le 25, n’a été que de 22°C. Et cette journée un peu moins mauvaise, avec cumulus et altocumulus, s’est vite terminée en orage, une heure et demie d’activité orageuse le soir. Les cumuls de précipitations, sur les mois de juin et juillet, sont par ailleurs très remarquables. À Uccle, ce total atteint 287,4 mm, tandis qu’ils se situent entre 300 et 400 mm en bien des endroits de l’Ardenne, et même au-dessus de 400 mm dans les Hautes Fagnes.

Le mois d’août commence en trombe. Et c’est le cas de le dire. Le 1eraoût, une tornade est observée dans les environs du Mont Kemmel, et elle a été immortalisée par le dessinateur amateur M. C. Vestibule, greffier à la justice de paix de son vrai métier. L’ensemble de ce mois d’août, d’ailleurs, a été peu ensoleillé et presque aussi froid que juillet. En dehors de la tornade en question, les orages ont été nombreux durant ce mois d’août, principalement au centre du pays. Ces orages se sont souvent produits par temps froid, comme le 15 août par exemple, où ils ont éclaté dans une ambiance particulièrement sombre et une température de 12°C seulement en début d’après-midi. Quelques jours plus tôt, le 12, alors que le temps a été un peu plus clément en journée, les orages ont été particulièrement électriques en soirée (sans doute de type MCS), avec parfois de la grêle. Notons enfin, pour terminer la description de ce mois d’août, que 3 trombes marines ont été observées le 31 dans les environs d’Ostende et du Coq.

Les étés pourris plus récents
 
 
Dans les années plus récentes, on se souviendra surtout de 1977, l’année qui suit… le grand été de 1976 ! Mais l’été 1977 occupe la deuxième place parmi les étés les moins ensoleillés, tout juste derrière 1888, et aussi la deuxième place pour ce qui concerne le nombre de jours de pluie. Seules les quantités de précipitations sont moindres, ce qui ne rend pas l’été plus agréable. Les petites bruines sont peut-être la caractéristique première de cet été 1977.
 
Pourtant cette fois encore, le début est prometteur ! Le 13 juin, la température monte en flèche, dépasse les 30°C presque partout en Belgique et on a une impression caniculaire qui rappelle aussitôt… l’année d’avant. Mais le 13 juin restera le seul jour de ce type. Des orages éclatent et le soleil disparaît… Entre le 15 et 22 juin, il faudra se contenter de… 15 minutes de soleil. Pourtant la plupart du temps, il ne pleuvra pas bien fort. Stratus, brume et bruine, avec de temps en temps une pluie un peu plus forte font penser au début de novembre, surtout les jours où les maxima ne dépassent guère 14°C.
 
Juillet n’est pas tellement plus brillant, et c’est le cas de le dire, avec le peu de soleil qu’il y a. À l’exception d’une petite période de beau temps au début de mois, il fait gris et bien frais, avec des maxima souvent compris entre 16 et 18°C. Et le mois d’août continue sur la même lancée, avec de la pluie en petite quantité (seulement 43,2 mm au total), mais tombant presque tous les jours ! Les cartes d’archives expliquent bien des choses :
 
 

 

Pendant de longues semaines, une dépression est bloquée entre les hautes pressions atlantiques et l’anticyclone russo-scandinave. De l’air polaire maritime transite alors depuis la Nouvelle-Zemble et s’engouffre derrière des fronts s’organisant autour de multiples dépressions secondaires. Bruine, averses, et pluies régulières obscurcissent le ciel, bloquant les températures plus près des 15° que des 20°.
 
D’autres été peu glorieux ont été 1956, 1965, 1966, 1980, 1981 et 1988. En 1980, on se souviendra de la période extrêmement froide et pluvieuse entre le 16 juin et le 15 juillet, une période de 30 jours avec une moyenne des maxima de 16,5°C, une insolation totale de 60h55 et un total de précipitations de 204,2 mm (29 jours de pluie sur 30). Pendant cette période, la température à Uccle ne dépasse les 20°C qu’une seule fois (le 6 juillet) tandis que le maximum ne dépasse pas 13,4°C le 10 juillet. Et pour compléter, un grand nombre de jours couverts ou presque couverts, avec des insolations inférieures à 1 heure. Synoptiquement, la journée du 2 juillet est particulièrement intéressante :
 
 
Une petite mais vigoureuse dépression se situe à l’intérieur d’un vaste creux d’altitude s’étirant depuis le Nord de la Russie. Sur son flanc Ouest, un vent de Nord à Nord-Est draine un air bien frais pour la saison avec qui plus est des isobares suffisamment serrés pour autoriser aussi quelques rafales bonnes rafales dignes de l’automne. Pluie et averses fréquentes sont au programme. Le 10 juillet, la situation n’aura pas beaucoup évolué :

 

 
Une vaste dépression recouvre l’Europe, dans une situation de bloquage qui explique bien cette période froide et pluvieuse susmentionnée. Le reste de l’été, à l’exception de 4 à 5 jours chauds à la fin de juillet et autant au début du mois d’août, n’est guère meilleur. Le 22 juillet, le minimum descend à 7,4°C après un maximum de 15,2°C la veille (donc à la fête nationale). Les 23 et 31 août, le maximum n’est que de 15,6°C. En fin de compte, l’été 1980 se retrouvera dans le top 5 (négatif) pour trois paramètres : une 5eplace pour le manque d’insolation et une 4eplace tant pour la quantité de précipitations que pour le nombre de jours de pluie. Par contre, les quelques journées chaudes précitées empêcheront cette année de se hisser dans le top 5 des étés les plus froids.
 
 
Les années 2000
 
Le 21esiècle n’a pas encore connu d’été vraiment pourri. Le plus souvent, les étés qui ont laissé une mauvaise impression ne comportaient qu’un mois véritablement pourri, compensé par un autre (ou des autres) mois ensoleillés et chauds. Le plus caractéristique : l’été 2006, où le mois d’août s’est bien distingué au niveau de la pluie et du mauvais temps, mais en étant  largement compensé par un mois de juillet caniculaire et exceptionnellement ensoleillé, de telle manière que l’été dans son ensemble se retrouve encore en quatrième position parmi les plus chauds. Mais revenons d’abord à juillet 2000, un mois qui connut quelques moments « mémorables ».
 
Dans la mémoire de certaines personnes (comme celle de l’auteur de ces lignes), le mois de juillet 2000 a laissé quelques souvenirs désagréables. Pourtant, durant les premières journées du mois, les températures sont plutôt dans les normes, oscillant entre 20 et 25°, avec des orages déversant 10mm à Uccle après une journée d’été (maximale : 25,1°). Mais dès le 7 juillet, tout change :
 
 
Une dépression se déplace sur le Sud de notre pays, advectant encore dans un premier temps de l’air relativement doux. Ainsi, la minimale d’Uccle atteint 14,3°. Le problème est que ce fut aussi la valeur de la température maximale ! En effet, cette dépression progressa vers l’Est, avec de l’air frais qui s’engouffra sur le flanc Ouest. De l’air polaire maritime s’infiltra donc progressivement pendant qu’une forte bruine ou pluie tomba sur le pays (7mm en ce jour sur la station bruxelloise), occultant totalement le soleil. Dans l’après-midi, la température dépasse à peine les 13° ! Ensuite, nous enregistrâmes encore 10 jours consécutifs à moins de 20°. Le 11 et le 12 juillet peuvent rester assez remarquables, surtout au vu de la synoptique :
Une active dépression s’engagea sur l’Europe Occidentale. Le vent souffla assez fort de Nord-Ouest, et la température d’altitude baissa à +3° au niveau 850Hpa. Il tomba 15mm à Uccle sous un ciel totalement gris. Aucun miracle ne se produisit : on releva 13,4° de température maximale à Uccle après une minimale à 12,1°. Le lendemain, la descente d’air froid d’altitude s’accentue :
 
 
 
 
Le thalweg emprisonne une grande partie de l’Europe sur le flanc Est d’une haute pression atlantique. L’effet toboggan est diabolique. La température d’altitude descend à +1° au niveau 850Hpa et -24° au niveau 500Hpa (mesuré ce jour à 5540m). Dans les éclaircies nocturnes à l’arrière du front, on enregistre 6,4° de minimale à Uccle. Dans l’après-midi, quelques éclaircies au milieu d’averses permettent au mercure de « remonter » à 16,8°. Ces températures d’altitude approchent les records de 1984 où on descendit à -25° !
Du 18 au 31 juillet, les températures repassèrent 8 fois la barre des 20° mais sans jamais atteindre les 25°. La maximale de ce mois assez funeste resta donc bloquée à 25,1° le 2 juillet. Au final, juillet 2000 enregistra 93h05min, 133,8mm de pluies et une température moyenne de 15.3°.
 
 
L’été 2006 est, lui, très caractéristique car le mois d’août s’est bien distingué au niveau de la pluie et du mauvais temps, mais en étant  largement compensé par un mois de juillet caniculaire et exceptionnellement ensoleillé, de telle manière que l’été dans son ensemble se retrouve encore en quatrième position parmi les plus chauds.
 
Les 2 journées du 2 et 3 août sont assez symboliques de ce mois très particulier : on enregistre 21,9mm de pluies et 2h30min de soleil le 2, et 29,1mm de pluies et 1h45min de soleil le 3. Malgré ces importantes quantités de pluies et ce soleil peu enclin à se montrer, on dépasse encore les 20° avec respectivement 20,9° et 20,1°. Même si ces températures sont inférieures aux normes, elles ne peuvent pas être considérées comme « fraîches ». En réalité, combinée avec la grande pluviosité, elles provoquent même une certaine moiteur. En revanche, des journées comme le 11, 14, 21, et 29 août ne connurent pas vraiment la même sensation. Les températures enregistrées furent de 16,0° le 11 et le 14 août, de 18,3° le 21 août, et de 16,7° le 29 août. Parallèlement, il tomba respectivement 11,2mm, 32,5mm, 37,3mm, et 14,3mm. Les archives des cartes nous montrent encore une situation de blocage en goutte froide :
 
 
 
 
En altitude, alors que l’air était assez doux en début de mois (9-10° au niveau 850Hpa mesurés à 1400m ces jours-là), il devint frais par après avec 5°. Ceci, combiné avec des journées très peu ensoleillées (20 et 0 minutes de soleil le 11 et le 14 août), les températures s’en ressentirent sans miracle. La carte du 29 août n’offre aussi aucun miracle et répit aux vacanciers :
 
 
 
 
Une dépression bien organisée et bien bloquée au milieu de hautes pressions draine un flux de Ouest-Nord-Ouest originaire de Spitzberg. Au niveau 850Hpa, la température baissa à +4°. Au final, août 2006 enregistra 202,3mm de précipitations, 94h30min de soleil et une température moyenne de 16,3°. Les 2 premiers paramètres furent catégorisés, sans surprise, comme « très exceptionnels » alors que le troisième fut reçu comme « normal » (anomalie négative de 0,5°). Notons que la température maximale moyenne fut de 20,2° (normale : 21,4°) alors que la température minimale moyenne monta à 13,4° (normale : 13,0°). Cela confirme donc bien la grande nébulosité qui permit aux températures nocturnes de se maintenir à un niveau acceptable alors que les maximales sont restées plutôt en-deça.
 
Août 2014
 

Avant de discuter des 4 mois d’été des années 2000 « pourrissables » et de conclure, revenons un moment sur ce qui a un peu fait l’actualité de ces dernières semaines et a alimenté bon nombre de conversations. Il est vrai que le dernier mois de l’été 2014 ne va pas laisser le meilleur souvenir. On serait tenté de dire : « Comme août 2003 ! » Bien souvent, une image vaut mieux que mille discours. Ici, nous vous en proposons 4. La première est l’anomalie de géopotentiel pour ce huitième mois de l’année 2014 :

 

La constatation est évidente : une anomalie dépressionnaire a recouvert l’Europe Occidentale. Même si le vent semble avoir opté pour une direction Ouest à Sud-Ouest, les perturbations régulières, l’air froid d’altitude descendant d’Islande, et les nuages ont plombé les températures. Les anticyclones se sont retrouvés soit sur l’Atlantique, soit sur la Russie. En réalité, cette dépression est la même que celle de juillet mais avec une position plus Nord-Orientale. Ceci fut parfaitement suffisant pour, au final, translater toutes les anomalies positives de température vers l’Est. En effet, la carte suivante montre la différence entre les températures enregistrées et les normales à l’échelle planétaire :

Alors qu’une grande partie de l’Europe était sous la douceur ou la chaleur, la Russie Centrale connaissait des températures anormalement froides. On peut même généraliser ce schéma à tout l’Hémisphère Nord : des anomalies négatives sur le Centre des Etats-Unis, le Centre-Atlantique, la Russie Centrale, et certaines zones Pacifique, et des anomalies positives sur les façades Pacifique et Atlantique des Etats-Unis, l’Europe, et l’Est de l’Asie, créant de véritables vases communicants à l’échelle hémisphérique, qui sont autant de variations du courant Jet vers le Sud (anomalies négatives) et vers le Nord (anomalies positives). Vers le 10 août, les restes de l’ouragan Bertha et un puissant courant Jet ont permis aux dépression de prendre possession du continent européen et d’inverser les pôles d’anormalité sur le continent eurasiatique. Ainsi, durant la période du 16 au 20 août, voici les anomalies :

Nous voyons très bien les anomalies négatives (en bleu) sur l’Europe produites par des vents descendant d’Islande alors que la Russie s’est colorée de rouge. D’une manière générale, ce sont toutes les anomalies constatées en juillet qui se sont inversées avec le Groenland en rouge, la façace Atlantique états-unienne en bleue, et ainsi de suite. Du 20 au 26 août, la situation n’a pas changé :

 
Ces 4 cartes sont donc la démonstration que le climat à l’échelle planétaire subit des cycles chauds et froids et ceux-ci évoluent essentiellement en fonction de la position du courant Jet. Ces méandres font partie de la dynamique atmosphérique depuis toujours et ne sont absolument pas anormaux. La seule remarque que l’on pourrait faire est qu’ils sont probablement amplifiés par les perturbations liées au réchauffement climatique. Cela n’a pas empêché toute une série d’articles de journaux sortir pour nous parler de ce « temps pourri ». Faire toute une liste serait évidemment impossible à réaliser, et nous avons décidé de nous concentrer sur un seul : « Météo: la mousson plombe la moisson« .
 
Encore une fois, voici un exemple-type d’article avec un titre racoleur. En effet, les pluies seraient tellement importantes que cela ferait penser à la mousson asiatique. De plus, dans un style journalistique certes original, le quotidien wallon joue avec les mots, collant presque côte-à-côte 2 mots à l’orthographe très proche. N’importe quelle personne un tant soit peu informée sur les climats de la Terre sait combien la mousson asiatique déverse parfois plus d’une centaine de litres par jour et parfois des milliers par mois durant la saison des pluies. Même si certaines stations belges ont reçu plusieurs dizaines de litres en un jour durant ce mois d’août, cela n’est aucunement comparable au climat du Sud Asiatique. Dans l’article en lui-même, il est écrit que « La pluie qui n’a cessé de tomber en août », ce qui est aussi totalement exagéré. En effet, ce mois a enregistré certes 21 jours de précipitations, ce qui est au-dessus des normes, mais cela n’autorise pas le journaliste à dire « qu’il pleuvait tout le temps ». Ainsi, plusieurs journées ont été bien à assez bien ensoleillées, notamment du 1er au 5 août. On notera aussi une journée intéressante : le 12 août. Il tomba 8.5mm ce jour-là mais avec un ensoleillement de 7h48min, preuve qu’une journée de précipitations ne veut pas forcément dire qu’il a plu toute la journée et que le soleil n’a pas été régulièrement présent. Cette constatation résume assez bien ce mois d’août : certes, un goût de trop peu mais de bons moments trop ignorés et trop vite oubliés par des personnes ne voyant que le côté négatif des choses. Quant à l’aspect strictement agricole, n’étant pas spécialistes dans ce domaine, il est difficile de donner un point d’éclaircissement sur ce point.
 
Discussion sur les étés des années 2000
 
Qu’il ait existé durant les 18°, 19°, et 20° siècles des étés franchement pourris est une évidence. De (très) longues périodes de temps particulièrement frais, un ensoleillement en berne, des précipitations parfois diluviennes et prolongées en attestent. Le but de ce point est de se demander si le début du 21° siècle aurait déjà enregistré des étés pourris ou des mois d’été pourris. Soyons catégoriques : aucun été du siècle présent ne peut être considéré comme pourri. En effet, il faudrait que les 3 mois de la belle saison ou en tout cas la moyenne générale des 4 principaux paramètres (température moyenne, ensoleillement, précipitations, jour de précipitations) soient franchement mauvais. Cela n’est évidemment pas le cas, n’en déplaise à certains en manque de sensationnalisme et de sensation forte. Ici-même, nous nous limiterons à une discussion sur les mois d’été que nous venons d’analyser, nous les comparerons entre eux, mais il n’est pas notre mission de statuer officiellement sur leur caractère pourri ou non. Ci-après, voici donc un tableau récapitulatif et comparatif des 4 mois d’été considérés comme mauvais et potentiellement pourris, avec le classement de chaque paramètre :
 
  Juillet 2000 Août 2006 Juillet 2011 Août 2014
Température moyenne 15,3° (norm : 17,1°)
25° le + froid
16.3° (norm : 16.8°) 16,0° (norm : 18,4°)
55° le + froid
16.2° (norm : 18.0°)
72° le + froid
Ensoleillement 92h (norm : 193h)
Le – ensoleillé depuis 1887
94h30min (norm : 188h)
Le – ensoleillé depuis 1887
140h (norm : 201h)
19° le – ensoleillé
149h49min (norm : 189h32min)
Précipitations 134mm (norm : 74,3mm)
14° le + pluvieux
202.3mm (norm : 74.4mm)
2° le + pluvieux
55.6mm (73.5mm) 136mm (norm : 79.3mm)
11° le + humide
Jour de précipitations 20 jours (norm : 17)
31° le + humide
21 jours (norm : 16)
30° le + humide
20 jours (norm : 14.3)
31° le + humide
21 jours (norm : 14.5)
30° le + humide
 

Le mois de juillet 2000 s’est donc situé 1,8° en-dessous des normes et se situe à la 25° place des mois de juillet les plus frais. Un score qui n’a certainement pas réjoui les personnes comme l’auteur de cet article qui avait dû passer Valence (en France) pour voir apparaître le soleil et passer les 23° durant la deuxième décade de ce mois. Certainement pas glorieux, donc. Cela n’empêche pas ce mois de se situer assez bas dans le classement pour un mois que certaines personnes n’hésiteraient pas à cataloguer comme pourri. Néanmoins, il faut ajouter un élément important : il fut le mois de juillet le plus frais depuis 1962 ! Une paille … Dès lors, sur la longue histoire climatologique belge, le paramètre des températures ne semble pas apocalyptique. Sur l’histoire récente, les choses sont plus compliquées. En ce qui concerne le paramètre d’ensoleillement, le diagnostic est radical : c’est un mois record par le bas, en prenant en compte le fait que la série est plus courte (depuis 1887). Il est certain que ce cruel manque de soleil (la moitié de la normale !) affecte très négativement la perception qu’on a eu de ce mois. Les précipitations furent elles conséquentes, mais une place de 14° peut sembler limite pour parler d’un mois pourri, d’autant plus que le nombre de jours de précipitations n’est pas trop excessif, avec une 31° place et « seulement » 3 jours de plus que la normale. Ces chiffres permettent d’apporter un peu de rigueur et de sérieux afin de combattre des opinions basées uniquement sur l’émotion et la frustration.

Le mois d’août 2006 a lui aussi battu le record d’ensoleillement par le bas, ce qui est forcément un « bon » point pour parler d’un mauvais mois. De plus, le paramètre précipitations est deuxième derrière le record de 1996 (231mm). Notons néanmoins que cette pluviosité exceptionnelle s’est répartie sur 21 jours, rendant ce mois simplement « anormal » pour ce paramètre. Cet élément est probablement secondaire vu la quantité de pluies mais mérite d’être noté car c’est finalement la même de jours que d’autres mois nettement moins pluvieux. Enfin, la température moyenne de 16.3° fut considérée comme « normale », étant donné le faible écart par rapport à la moyenne 1971-2000 (16.8°). C’est forcément cette normalité thermique qui sauve ce mois d’août 2006 de la déclaration totale de mois pourri. Il est probable que pour beaucoup de personnes ce mois ne peut qu’être défini comme pourri. Relevons néanmoins qu’il intervient juste après le mois le plus chaud de l’histoire climatologique belge et avec des paramètres de pluviosité déficitaires (surtout pour le nombre de jours de précipitations). Il est évident que cette énorme différence (presque 7° pour la température moyenne) contribue à un ressenti pourri et que ce fut un (très) mauvais mois.

Le mois de juillet 2011 est assez intéressant car c’est un des premiers durant lequel la sphère médiatique s’emballa sur son caractère « pourri ». Pourtant, quand on regarde les données et les classements, c’est probablement le mois d’été parmi les 4 le moins « pourrissable ». Si on devait résumer ce mois, on dirait qu’il fut frais et sombre. Cependant, cette fraîcheur ne se classe que 55° dans la liste des mois d’août les plus frais depuis 1833. A nouveau, comme pour juillet 2000, on peut remarquer que sur les dernières décennies, juillet 2011 se classe nettement mieux : ce fut le juillet le plus frais depuis 1970. En ce qui concerne l’ensoleillement, il s’agit du 19° juillet le moins ensoleillé depuis 1887. C’est un classement « honorable » mais sur une période de 127 ans, ce n’est pas non plus exceptionnel. D’ailleurs, l’IRM le classe comme « très anormal ». Enfin, le 7° mois de l’année fut relativement sec sans l’être anormalement, mais réparti sur 20 jours. Au final, ces températures en berne, mêlées à un ensoleillement faible et des précipitations assez régulières ont donné un sentiment plus que mitigé à la population. Néanmoins, attribuer un caractère « pourri » à un mois assez sec est très discutable. La régularité des précipitations ne peut pas tout justifier.

Le mois d’août 2014 a pas mal déchaîné les passions, d’autant plus que l’effet d’emballement des médias sociaux semble se démultiplier chaque année qui passe. D’une manière surprenante, le paramètre le plus anormal pour ce mois fut les températures, et non les précipitations. Pourtant, le classement des températures positionne août à la 72° place ex-aequo alors que les précipitations se classent 11°. Encore une fois, ce classement des températures est à nuancer car ce fut le mois d’août le plus froid depuis 1986. En ce qui concerne les précipitations, août 2014 se retrouve au milieu d’un paquet de mois qui ont vu se déverser 130 à 140 mm de pluies. Ceci explique sans doute le caractère très anormal des températures et le caractère « seulement » anormal des précipitations. Le nombre de jour de précipitations est lui 30° comme son homologue de août 2006. Enfin, l’ensoleillement déficitaire positionne août 2014 à la 20° place. En résumé, aucun paramètre ne se positionne dans le top 10 et est déclaré « exceptionnel » ou « très exceptionnel. En revanche, tous les paramètres sont au moins anormalement mauvais.

En résumé, nous pouvons constater que les mois d’été des années 2000 analysés ci-avant ont une différence majeure avec les étés pourris du lointain passé : soit ils possèdent un paramètre normal, soit ils n’ont aucun paramètre exceptionnel. De la même manière, même si certains ont battu des records ou ont vu leur classement dans certains paramètres très haut dans le négatif, d’autres paramètres étaient dans le « ventre mou » du classement. Insistons néanmoins une dernière fois sur un point : certains mois ont vu leurs températures anormalement basses, surtout par rapport à l’histoire récente, alors que par rapport à l’histoire lointaine, ils ne sont aucunement exceptionnels. Malgré donc une synoptique de blocage dépressionnaire assez typique d’un mois pourri, les températures sont restées relativement hautes. Il est difficile de ne pas voir dans cette différence de parfois 2° pour une synoptique assez similaire l’oeuvre du réchauffement climatique. Cela peut d’ailleurs aussi se vérifier en hiver quand de violentes descentes polaires ne produisent plus les mêmes hivers qu’avant, que ce soit en Europe, mais aussi aux Etats-Unis. Rappellons aussi que ces mois de mauvaise facture sont malgré tout liés à d’importantes variations du courant Jet qui sont finalement une des normalités de notre climat. Synoptiquement, certains mois peuvent paraître pourris, mais sur le plan de la variabilité climatique, ils sont normaux. Ce paradoxe apparent n’est que le simple reflet de notre climat tempéré.

ConclusionNous avons donc pu voir grâce aux nombreux cas étudiés dans ce premier volet de l’anthologie de la désinformation météorologique que les étés pourris représentent au final un exemple-type de l’exagération présente dans les médias traditionnels et sociaux. Pour des météorologistes amateurs ou professionnels, lire les innombrables réflexions de journalistes ou de simples citoyens sur des sujets qui leur tiennent à coeur, à savoir la réalité statistique de la climatologie, est parfois pénible. Nous nous réveillons parfois un beau matin avec des articles d’une pauvreté affligeante, que ce soit sur le plan scientifique mais aussi et tout simplement journalistique. Les exemples de commerçants vendeurs de glaces ou d’agriculteurs montrent bien que, dans notre société, jouer sur les peurs et les frustrations est devenu une sale manie qui emporte toute réflexion rationnelle. Cette manie n’est malheureusement pas isolée à la météorologie, et il serait bon qu’une profonde réflexion sur ce comportement malsain soit engagée.

Nous avons pu rappeler que des étés pourris ont réellement existé. Notre volonté n’est donc pas d’occulter des faits, de les minimiser, ou de mener une Sainte Inquisition scientifique, ce qui serait d’ailleurs une curieuse ironie de l’Histoire. En revanche, confronter des réactions assez primaires à des faits, avoir une vision globale de la problématique, analyser en profondeur les chiffres, décortiquer le pourquoi de ces réactions exagérément négatives nous paraît être le chemin obligé pour comprendre les origines de cette névrose collective. Evidemment, un psychologue ou un sociologue seraient plus aptes à analyser tout cela. Ceci étant dit, nous pouvons sans doute lancer plusieurs hypothèses.

D’abord, l’expression de « été pourri » serait en réalité une sorte d’oxymore voulant montrer l’anormalité de la situation. En accolant le mot été devant représenter pour certains la belle saison où les activités de plein air sont organisées avec un qualificatif particulièrement négatif, on montrerait que la situation est anormale, voire même injuste, ce qui mènerait à une frustration. Immanquablement, celle-ci n’engendre que des réactions à l’emporte-pièce où l’objectivité ne règne pas. Et si par malheur, vous tentez de relativiser les choses, vous êtes fusillés par les estivants.

Ensuite, et dans la continuité du point précédent, une société de loisirs s’est fortement développée ces dernières années. En été, cela passe évidemment par la plage, les jeux de plein air, les fêtes en tous genres, et d’une manière générale la bonne humeur qui va avec. Prendre plus de 100mm sur la figure pendant un mois d’été, avec un soleil peu généreux et des températures normales ou déficitaires, ce n’est pas acceptable pour cette société de la consommation. Notons par ailleurs que cette constatation peut aussi être faite en hiver lorsque la neige n’est pas au rendez-vous. Ce point est donc sans doute crucial.

Puis, la dynamique du réchauffement climatique nous fait croire que les étés doivent être forcément chauds, plutôt de type provencaux, ou en tout cas Centre-Occidentaux français. Cela sera probablement une réalité dans quelques dizaines d’années, mais cela n’empêche absolument pas des masses d’air fraîches de descendre sur l’Europe Occidentale. Les récents hivers ont encore montré qu’il pouvait neiger abondamment dans les zones méditerranéennes. Alors, pourquoi pas des étés frais et humides en Belgique ?

L’objectif de ce premier volet n’était donc pas d’élaborer une définition de « été pourri », de statuer sur l’un ou l’autre été ou mois d’été, mais de proposer des réflexions qui vous permettent d’avoir une meilleure vision d’ensemble. L’expression magique des estivants est en effet beaucoup trop subjective pour être définie. La pourriture fait souvent référence à l’humidité, mais d’autres paramètres entrent en ligne de compte, et les vécus, les désirs, et la sensibilité de chacun rendent et rendront le débat encore compliqué pour de nombreuses années. Le plus important sera pourtant de garder la tête … froide !

Sources :
 
IRM
–          Annales de l’Observatoire Royal
–          Bulletins mensuels climatologiques
–          Bulletins mensuels synoptiques
 
Revue « Ciel et Terre »
–          Revues climatologiques mensuelles
 
KNMI
          Het Weer in het Verleden (Antieke waarnemingen)
 
E&CAD
–          Daily Data
 
–          Almanach
 
Société Royale de Londres
–          Stephen Hales & Louis Maisonneuve : « La statique des végétaux et l’analyse de l’air »
 
France 2
–          Forum France 2 – Environnement – L’histoire du climat, canicule, froid, etc. 
 
Site Wetterzentrale
 
Site Ogimet
 
Nous tenons à remercier vivement Mr Robert Vilmos sans qui ce dossier n’aurait tout simplement pas pu voir le jour

Automne 2006 – Un arrière été extraordinaire

Habituellement, l’automne dans nos régions est une saison assez mitigée où l’on rencontre un peu de tout : dernières belles journées, épisodes pluvieux importants, coups de vent, parfois des tempêtes et de temps en temps les premières neiges. Les longues périodes de beau temps sont assez rares. Pourtant, l’automne 2006 sort complètement des normes: très exceptionnellement chaud et sec, il laisse un souvenir d’un quasi été indien (même si ce terme canadien ne peut être transposé à l’Europe, rappelons-le) avec de la chaleur, un temps lumineux et peu de pluie. Il est à ce point exceptionnel que la probabilité de retour d’un tel événement dépasse les 500 ans! Portrait d’une saison incroyable.
 

 
En prologue, un été extrême à deux facettes
 

Les vacances d’été ont été coupées en deux: un mois de juillet exceptionnellement chaud et sec et un mois d’août frais et très pluvieux, avec de nombreux orages et des cas de tornade. Ainsi, juillet a fini avec un excédent thermique de 5,9°C au-dessus de la moyenne à Uccle. A l’opposé, août présente un déficit normal de -0,5°C, mais ce sont surtout les quantités de pluie (exceptionnellement hautes) et l’insolation (très exceptionnellement basse) qui feront de août un mois d’été complètement raté. Pourtant, l’été marque son grand retour dès les premiers jours de septembre.

 
Un septembre complètement estival
 

Si une situation atmosphérique peut résumer ces trente premiers jours de l’automne météorologique, c’est le blocage oméga. Ce blocage intervient quand un puissant anticyclone se place à l’est de nos régions, nous amenant des courants continentaux à teinte tropicale. Il maintient de plus les dépressions atlantiques à l’écart du continent européen. Cette disposition des centres d’action est restée très stable tout au long du mois.

Schéma résumant le blocage oméga.

A quelques reprises, le centre de l’anticyclone s’est rapproché de la Belgique, nous plaçant dans des courants d’est moins chauds, mais toujours très secs. Les seules incursions maritimes et donc plus humides sont survenues les 3, 19, 22, 23, 24, 29 et 30 septembre. Ces jours, de faibles perturbations ont amené quelques pluies, mais qui ne permettront d’atteindre les normes. Septembre s’achève sur un déficit pluviométrique exceptionnel, avec à peine 9,1 mm de pluie à Uccle. A Fontaine-l’Évêque, il ne tombe que 18,1 mm de pluie pour une moyenne de référence de 66,0 mm.

 
Coucher de soleil en septembre 2006 (source: Météo Belgique).
 

C’est surtout du côté des températures que l’écart se marque: l’excédent thermique, de 3,9°C au-dessus de la moyenne, est très exceptionnel. C’est le mois de septembre le plus chaud enregistré depuis que les observations ont commencé à Bruxelles en 1833. Dans une autre station météo retenue, celle de Fontaine-l’Évêque, l’excédent est un peu moins prononcé, mais reste très important, avec 2,5°C. La moyenne de référence utilisée est différente (1981-2010), expliquant une part de l’écart moins important par rapport à Uccle qui utilisait alors une référence antérieure. Cette même station de Fontaine-l’Évêque montre que ce sont essentiellement les températures maximales qui sont responsables de l’excédent thermique de ce mois. La moyenne mensuelle de ces températures maximales s’établit à 23,4°C, ce qui est 4,3°C au-dessus de la moyenne de référence (1981-2010).

Le 12 septembre, les 30°C sont frôlés à Bruxelles (29,7°C à Neder-Over-Heembeek). La journée du 21 est également chaude avec 27°C. Les températures maximales se maintiennent au-dessus des 20°C tout au long du mois, exception faite de quatre jours entre le 24 et le 28. Seul l’ensoleillement, légèrement supérieur à la moyenne, reste normal. A Fontaine-l’Evêque, l’ensoleillement reste également proche de la moyenne.

 

Écarts des températures moyennes par rapport à la normale (source: Météo Belgique)
 

En fin de mois, l’air se déstabilise et des orages concernent notamment le Hainaut et le Brabant Wallon.

Image satellite du 29 septembre à 20h00. La boule blanche sur la frontière franco-belge est un cumulonimbus porteur d’orages. Sur l’Atlantique, l’ex-cyclone tropical Hélène enroule sa spirale nuageuse.
 
Un octobre plus humide mais toujours aussi chaud
 
Le mois d’octobre voit les dépressions atlantiques gagner du terrain sur l’anticyclone. Cependant, le flux d’air est fréquemment orienté au sud-ouest et amène des températures toujours trop élevées. Cette douceur humide est accentuée par l’approche de l’ex-cyclone tropical Hélène qui stationne sur le proche Atlantique. Le 1er octobre, un air doux en basse couche et une très forte dynamique font éclore de multiples supercellules orageuses. Une d’entre elles engendre une brève tornade près d’Anvers. Un autre arrive à maturité près de Braine-le-Comte où elle donne naissance à une forte tornade de F2-F3 qui ravage plusieurs fermes à Petit-Roeulx-lez-Braine.
 
La tornade de Braine-le-Comte vue depuis Enghien (source: L. Mertens).
 

Le mois se termine avec un excédent thermique de 3,7°C, ce qui est très exceptionnel. A Fontaine-l’Évêque, l’excédent atteint 2,2°C par rapport à la moyenne de référence (1981-2010). Contrairement à septembre, ce sont désormais aussi bien les températures maximales que minimales qui contribuent à cet excédent.

C’est surtout durant les quinze derniers jours que l’écart se marque: alors que les températures doivent commencer à décliner avec le raccourcissement du jour, elles restent stables. Le 26 octobre, sous un air maritime tropical, les températures maximales atteignent encore 22°C à Neder-Over-Heembeek. Quelques jours avant, les 23 et 24, la première dépression de tempête de l’automne frappe le nord-ouest de l’Europe, apportant des rafales de vent comprises entre 80 et 100 km/h en Belgique, jusqu’à 140 km/h sur les côtes françaises.

Image satellite du 23 octobre à minuit. La première tempête de l’automne, Xenia, se forme sur l’Atlantique.

Écarts des températures moyennes par rapport à la normale (source: Météo Belgique)
 

Le passage de plusieurs perturbations plus actives amènera davantage de pluie qu’en septembre. Le déficit pluviométrique est donc moins important, dans les normes.

 
Novembre toujours très doux, mais aussi très venteux

Les premiers jours du mois de novembre sont nettement plus frais, annonçant peut-être la prochaine arrivée de l’hiver. En effet, le flux a viré au nord et de l’air polaire a atteint nos régions. Il tombe même quelques flocons sur la Haute Belgique, tandis que des averses de grésil et parfois orageuses sont observées à la Toussaint en Basse et Moyenne Belgique. Mais cela ne dure pas. Rapidement, la récurrence des deux précédents mois reprend le dessus: flux de sud-ouest d’origine tropicale faisant décoller les températures et les maintenant à des niveaux exceptionnels. A plusieurs reprises, elles dépassent les 15°C (station de Neder-Over-Heembeek), comme le 16 (17°C) et surtout le 25 (18,6°C) par flux d’air tropical direct. Ce 25, Uccle enregistre un record pour une dernière décade de novembre, avec 18,5°C. Au final, novembre finit avec un excédent thermique de 3,0°C à Uccle, ce qui est exceptionnel. A Fontaine-l’Évêque, l’excédent atteint 1,5°C.La pluviométrie est quant à elle relativement normale : il a en effet plu assez régulièrement au cours de ce mois, les dépressions atlantiques s’approchant très près de nos régions. Certaines d’entre elles entraînent quelques bons coups de vent à la fin du mois, avec des rafales dépassant les 100 km/h à la côte. Les perturbations n’empêcheront cependant pas le soleil de briller en excès, totalisant un nombre d’heure d’ensoleillement anormalement élevé. A Fontaine-l’Évêque, l’astre du jour a brillé 12 heures et 53 minutes de plus que la moyenne de référence (1981-2010).


Écarts des températures moyennes par rapport à la normale (source: Météo Belgique)

Conclusion: un automne extraordinairement doux
 

La température moyenne de cet automne 2006 s’élève à 13,9°C, faisant de lui l’automne le plus chaud enregistré à Uccle depuis le début des mesures en 1833. Il explose ainsi un record vieux de… un an à peine, puisque le millésime 2005 avait affiché une température moyenne de 12,3°C. La probabilité de retour théorique d’un tel événement est supérieure à 500 ans, alors qu’en pratique, il n’a fallu qu’une année pour aligner deux saisons automnales complètement hors normes.

A Fontaine-l’Évêque, l’excédent pour la saison atteint 2°C. La moyenne saisonnière s’établit à 12,6°C par rapport aux 10,6°C de la moyenne de référence (1981-2010).

 
Ce temps doux ne s’arrêtera pas à cet automne. L’hiver 2006-2007 sera également extraordinairement doux et tempétueux. Très peu de jours de gel et de précipitations hivernales seront répertoriés pendant ces trois mois suivants.
 
Source des données: Météo Belgique, Météo Charleroi, documents personnels.

Articles pouvant être utiles:

Les supercellules: La supercellule, le roi des oragesDépressions et anticyclones: Dépressions et anticyclones, les maîtres du Temps

L’altweibersommer, la version européenne de l’été indien: Altweibersommer

Altweibersommer ou l’été tardif

L’automne arrive, et avec lui, le vent et la pluie. Les jours deviennent plus courts et plus frais. Pourtant, on peut encore connaître de très belles périodes de temps sec et ensoleillé durant les mois de septembre et d’octobre, voire même jusque la mi-novembre dans certains cas. Voici donc un article sur cet événement très apprécié, appelé à tort « l’été indien », qui n’existe que dans le nord de l’Amérique comme le chantait si bien Dassin. L’expression est toutefois passée un peu faussement dans notre vocabulaire, notamment dans les médias. Les langues européennes sont pourtant particulièrement riches pour exprimer ces quelques jours de temps doux et agréable qui surviennent parfois après des semaines de mauvais temps.

Le graphique ci-dessous, fait maison, vous montre cette richesse linguistique. On y retrouve des nominations venant d’Allemagne, de France, d’Angleterre… mais aussi bien de chez nous.

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12 juillet 1888 – Le jour où il neigea en plein été

Il y a quelques mois, au coeur d’un printemps plutôt frais, de la neige tombait sur les Hautes-Fagnes la nuit du 23 au 24 mai, sous des températures tout juste inférieures à 0°C. Des averses hivernales donnaient ainsi lieu à une accumulation de 4 cm au matin du 24 au Signal de Botrange. Bien que cela frappe l’imaginaire, ce coup hivernal n’est qu’anormal en termes de statistiques (ce qui est déjà pas mal, me direz-vous). Il a parfois neigé plus tard que cela, en juin. Et une fois en 180 ans d’observations météo en Belgique, fait très exceptionnel, de la neige tenant au sol a été signalée en juillet. Cet article revient sur cette offensive hivernale complètement hors saison.
 

Il faut avant tout recadrer les choses dans leur contexte: cette année 1888 ne laissera pas un souvenir impérissable aux amateurs de beau temps, loin de là. C’est une année humide et froide, pourrie par excellence: un hiver qui n’en finit pas et s’éternise jusqu’en avril, un léger mieux en mai, un mois de juin commencé prometteur (27°C à Uccle le 3 juin) mais qui se poursuit en dents de scie, et qui est surtout très orageux.


Les deux mois d’été commencent sous un ciel on-ne-peut-plus-moche. Le 1er juillet annonce la couleur pour le reste de la période: 12°C à Uccle au meilleur de la journée, et un soleil qui ne brillera que dix minutes. Lorsque l’on prend la peine de regarder les réanalyses des modèles pour ce 1er juillet 1888 à 2h00, les signes typiques d’un mauvais été sont bien présents:

 
Une série de dépressions (marquées par des petits « T ») se promène sur l’Atlantique, les Iles britanniques, la mer du Nord et la Scandinavie, et les pressions sont légèrement dépressionnaires sur la Belgique (+/- 1012 hPa). L’orientation des isobares (les lignes d’égale pression) montre un courant d’ouest sur nos régions, donc très humide suite à l’origine océanique de ce courant. A environ 5,5 km d’altitude, ce n’est guère mieux. A cette époque, des gammes de couleur orange foncé (donc plutôt des hautes pressions) ont plus pour habitude de se trouver au-dessus de nous. Ici ce n’est pas le cas: en altitude, les pressions sont aussi plutôt basses, bien que cela ne soit pas exceptionnel non plus. Le temps résultant est frais, humide, couvert et pluvieux. Les éclaircies se font très rares.
 
La température de l’air vers 1500 mètres n’est guère plus réjouissante: environ 6°C au-dessus du centre du pays. En connaissant le gradient de température vertical dans des conditions sombres et humides, les 12°C observés à Uccle s’en trouvent confortés.
 
 

Après un léger mieux d’une petite semaine (et encore, tout est relatif…), le froid va faire son retour avec fracas sur la Belgique. La situation du 9 juillet à 2h00 montre clairement la mise en place des éléments au nord de nos régions:

 
9 juillet – 2h00

La Belgique se trouve dans un ciel de traîne à l’arrière d’un premier front froid, et donc sous un temps frais et humide. Au nord de l’Ecosse, une nouvelle dépression s’annonce. Nous avons représenté approximativement son front froid afin de mieux cerner ce qu’il va se passer par la suite. L’anticyclone des Açores campe sur ses quartiers d’été pourri, c’est-à-dire… aux Açores. Pourtant, il sera intéressant de remarquer son évolution les jours suivants.

 
10 juillet – 2h00

Vingt-quatre heures plus tard, la dépression en elle-même a peu progressé. Le 10 juillet à 2h00, elle se trouve en mer du Nord. Sa puissance n’a pratiquement pas changé puisque la pression en son centre se trouve toujours entre 1000 et 1005 hPa. Le front froid associé a quand à lui progressé sur la Grande-Bretagne. Mais ce qui est très intéressant, c’est la dorsale anticyclonique (la tôle ondulée verte) qui s’est brutalement formée entre l’anticyclone des Açores et le Groenland. Le résultat est impressionnant: un brusque appel d’air se produit aux hautes latitudes, et c’est un toboggan d’air polaire qui se met en place vers l’Europe Occidentale.

La carte des températures à 850 hPa (ci-dessous), soit plus ou moins 1550 mètres, montre le déboulé d’air froid qui pointe sur le sud de l’Angleterre.

 
10 juillet – 2h00

Le 11 juillet à 2h00, le front froid, suivi de l’air polaire, vient de traverser la Belgique. A son passage, les températures ont diminué de plusieurs degrés. En début d’après-midi, à Bruxelles, on relève 11°C. Cela est déjà fort frais. Mais en altitude, c’est de l’air glacial pour la saison qui stagne. Et cette masse est présente au-dessus du pays depuis que le front froid est passé. Mais une virgule d’air encore plus froid atteint bientôt la Belgique. A 1500 mètres, il ne fait plus qu’environ 3°C, et nul doute qu’il gèle un peu plus haut.

11 juillet – 2h00

Bruxelles, comme nous le disions, baigne donc dans un air froid: 11°C à peine, le tout sous un ciel très nuageux à couvert et sous une pluie continue. Un temps abominable. Mais sans crier gare, de brutales averses atteignent la capitale vers 16h00, et font chuter la température à 5°C! Ce qu’on pense être une ligne de creux sur laquelle se sont structurés des grains, traverse le pays du nord au sud. La force des précipitations associées entraînent l’air froid qui stagnait en altitude en direction du sol. Cette avalanche d’air froid s’enregistre sur toutes les stations météo alors en service, y compris à basse altitude: 7°C à Veurne et 6°C à Arlon par exemple.

Plus au sud, à Chimay, le refroidissement est si brutal que des flocons de neige viennent se mêler aux averses de pluie. Plus phénoménal encore: à la Baraque Michel, dans les Hautes-Fagnes, le thermomètre s’effondre à 1°C à peine, sous des averses de neige fondante! Ces averses deviendront même par la suite de neige tout court, conduisant à une accumulation qui atteindra 2 cm le lendemain 12 juillet, établissant le record de neige tenant au sol la plus tardive qui soit en Belgique. On signalera aussi, ce 12 juillet, de la neige à Dison (Verviers), à Spa et à Malmedy, mais sous forme fondante. Néanmoins, cela reste exceptionnel.

 Le Soir (Michel Tonneau)
 
Voici ce que les témoins de l’époque auraient pu immortaliser si l’appareil photo numérique avait déjà existé. Il s’agit en fait d’une photo des chutes de neige de la fin mai 2013. Source: Le Soir.

La carte du 12 juillet à 2h00 montre clairement la persistance d’air froid à 1500 mètres (et sans doute encore plus froid au-dessus). Cet air ne peut se réchauffer de manière significative en descendant vers le sol puisque l’air froid apporté par les premières averses de l’après-midi de la veille est toujours présent.

12 juillet – 2h00
 

Le reste du mois de juillet, à l’image de l’été, sera frais et humide. Sur tout le mois, la plus haute température mesurée à Uccle fut 22°C, le 25 juillet. Plus jamais un jour d’été ne sera aussi froid et « neigeux » que ce 12 juillet 1888.

Comme on peut le voir, une telle situation a nécessité un concours de circonstances pratiquement impossible à mettre en place en même temps: air polaire direct, une grosse ligne d’averses, un temps frais déjà au départ, des dépressions ayant un comportement typique de celui des étés pourris… Tout cela illustre bien le caractère très exceptionnel de cette situation.

Petite note: les cartes présentées sont des réanalyses de la situation atmosphérique effectuée par des modèles sur base des observations au sol. Leur précision n’est pas parfaite, mais elles constituent une bonne base pour comprendre le comportement de l’atmosphère à des époques aussi lointaines.

Sources: Forum Météo Belgique, Belgorage, Wetterzentrale, Le Soir.