Kyrill, la dernière grande tempête

En date de rédaction de cet article, Kyrill, parfois francisé en Cyril, est la dernière grande tempête à avoir frappé nos régions, accompagnée de rafales généralisées à plus de 100 km/h le 18 janvier 2007. Elle s’est exercée sur une vaste superficie, concernant une grande partie de l’Europe du nord. Elle survient au cœur d’un hiver très doux et tempétueux au cours duquel nos régions auront été soumises pratiquement sans relâche à un puissant flux d’ouest maritime.
Kyrill vient de très loin. Sur l’est du Canada, la dépression était déjà pleinement formée, donnant de forts vents sur ces régions. Sortant du continent américain au soir du 16 janvier, elle se retrouve dopée par le Jet Stream et un fort contraste de température qui accentuent son creusement. Le 17 janvier à 1h00, la pression au centre du système est de 982 hPa.
 
17 janvier 1h00.
 
Kyrill au matin du 17 janvier. L’encoche nette pointant en direction de l’Irlande est le signe que la dépression est en interaction avec le courant Jet, et se renforce.
 
La tempête se creuse jusqu’à descendre à 967 hPa le 18 janvier à 1h00. A l’aplomb de la tempête, l’anomalie de tropopause (enfoncement d’air stratosphérique dans la troposphère) forme une véritable marche de plusieurs kilomètres de haut, signe d’une dépression extrêmement bien organisée.
 
Comme le montre la carte ci-dessous, les isobares se resserrent entre le cœur de la dépression et l’anticyclone des Açores décalé sur le sud-ouest de l’Europe et le proche Atlantique. Ainsi s’organise un champ de vents de plus en plus virulents, premièrement dans le secteur chaud de la dépression (entre le front chaud et le front froid). L’écrasement du champ de vent entre les deux centres d’actions que sont la dépression Kyrill et l’anticyclone des Açores a aussi pour conséquence d’allonger le temps de défilement des vents forts. Ainsi, pour la Belgique, l’épisode tempétueux va durer plus de douze heures.
 
18 janvier 1h00
 
18 janvier 1h00
 
Tôt le matin du 18 janvier, le centre de Kyrill atteint l’Irlande. Si le nord de l’île reste relativement peu affecté compte tenu de sa position au centre de la dépression, le sud est quant à lui secoué par de très fortes rafales (140 km/h à Dublin) et une très forte houle qui vient s’écraser sur les côtes. L’image ci-dessous, prise à 7h00, montre le centre de la dépression juste à l’ouest-nord-ouest de l’Irlande.
 
18 janvier 7h00
 
Dans la matinée, Kyrill traverse le Royaume-Uni par le sud de l’Ecosse, et se retrouve en mer du Nord vers midi. Le sud de l’Angleterre et le nord de la France sont alors balayé par de puissantes rafales. Si, dans le secteur chaud, l’écoulement de l’air est laminaire et donc relativement constant (bien que déjà très fort), le front froid est au contraire très turbulent, dopé par une puissante dynamique d’altitude. Le Jet-Stream, très rapide, est responsable d’une importante agitation de l’air, agitation qui se répercute jusqu’au sol sous la forme de brutales et très fortes bourrasques. Côté anglais, on relève 124 km/h à Londres, 130 km/h à Conningsby, 135 km/h à Crosby et 160 km/h à The Needles, sur la côte sud. En France, le vent atteint 126 km/h à Lille, 137 km/h à Lillers, 144 km/h à Boulogne et 151 km/h au Cap Gris Nez avec un vent moyen supérieur à 100 km/h.
 
18 janvier fin de matinée
 
18 janvier peu après midi : le centre de Kyrill gagne la Mer du Nord.
 
Dans l’après-midi, le front froid traverse la Belgique et les Pays-Bas. Les plus fortes rafales atteignent 119 km/h à Ostende, 107 km/h à Uccle, 122 km/h à Charleroi, 130 km/h à Spa, 112 km/h à Bierset, 122 km/h à Rotterdam, 130 km/h à Amsterdam. L’animation ci-dessous montre la prévision de la progression des vents à 850 hPa, soit environ 1500 mètres. Des vents moyens jusqu’à 150 km/h sont modélisés à cette altitude. Dans l’après-midi, ces flux se retrouvent à l’aplomb du Benelux.
 
 
En début de soirée, le centre de Kyrill traverse le Danemark. C’est désormais l’Allemagne qui écope des vents les plus violents avec des rafales atteignant 118 km/h à Aachen, 142 km/h à Dusseldorf et 125 km/h à Berlin. Le front froid, très puissant, abrite des tornades (certaines F3) qui provoquent des dégâts spectaculaires. A l’arrière, ce même front froid a terminé de traverser la Belgique, mais le courant Jet soufflant a près de 350 km/h, désormais à l’aplomb du Benelux, continue d’entretenir de violentes bourrasques sur le Royaume. L’image ci-dessous illustre la situation pour 19h00. Le rond blanc indique la position des vents les plus forts.
 
 
Sur l’Allemagne, le front froid est en interaction avec le Jet-Stream, ce qui explique son caractère très violent. Une situation à laquelle la Belgique a échappé de peu, sans quoi les dégâts y auraient été plus importants encore.
 
Sur l’image ci-dessous, le courant Jet se signale sous la forme de traînées nuageuses en forme de parabole courant depuis l’Atlantique vers la Belgique via l’Irlande.
 
18 janvier 21h00
 
En cours de soirée, la République Tchèque et la Pologne essuient à leur tour de très fortes rafales, avec 130 km/h à Prague et 136 km/h à Wroclaw. Passé minuit le 19 janvier, Kyrill gagne la Russie et commence à faiblir : progressivement, le gradient de pression se relâche, entraînant une diminution de la vitesse des vents.
 
19 janvier 1h00
 
Kyrill est donc l’une de ces grandes tempêtes qui marquent l’histoire de la météorologie européenne. En Belgique, elle est la plus forte tempête depuis Jeanett le 27 octobre 2002, dont la puissance fut relativement similaire. Kyrill reste néanmoins en deçà des plus violentes dépressions telles celles survenues en janvier et février 1990.
 
Depuis lors, de nombreux coups de vents se sont produits en Belgique, certains d’entre eux approchant la force de Kyrill. Nous pouvons citer Emma début mars 2008 ou encore Andrea début janvier 2012 dont les plus fortes rafales en Belgique ont dépassé les 120 km/h. Mais aucune d’entre elles n’a égalé la force et l’étendue de Kyrill. En attendant la prochaine… 
 
 

L’incroyable avril 2007: chaleur, sécheresse et orages estivaux

Alors que l’Europe Occidentale sort d’un automne 2006 surchauffé et d’un hiver complètement détraqué, voici qu’arrive le printemps. Celui-ci ne manque pas de s’installer dans la continuité des mois précédents: avril 2007 est le mois d’avril le plus chaud jamais enregistré. Il est aussi le plus sec et le plus ensoleillé. Il est et restera sans doute pour un moment le mois le plus extraordinaire que notre pays ait connu récemment.

15 avril 2007
Avril 2007 a des airs de juillet. Les magnolias en fleur rappellent cependant la réalité: c’est le printemps… mais quel printemps! (Source : R. Vilmos)


Une météo anticyclonique

La cause de l’établissement de ces records est à chercher en altitude. Les analyses effectuées à 500 hPa, soit environ 5500 mètres d’altitude, montrent tout au long du mois plusieurs advections chaudes sous la forme de dorsales anticycloniques se succédant au-dessus de l’Europe Occidentale. Celles-ci ont maintenu à distance toutes les perturbations actives qui tentaient de s’approcher. Le ciel est donc resté la plupart du temps bien dégagé et la répétition des courants continentaux a achevé la mise en place d’une situation exceptionnelle. Elle l’est d’autant plus que les dorsales ont été générées depuis la ceinture subtropicale d’anticyclones qui, à cette époque de l’année, est censée se trouver bien plus bas en latitude. Une telle situation en été aurait mené à une canicule et une sécheresse sans doute extrêmes et historiques.

Le mois avait pourtant commencé relativement normalement : températures maximales légèrement inférieures à 20°C dans des courants continentaux pas encore trop chauds. La semaine suivante voit se succéder un flux polaire, puis à nouveau un flux continental mais cette fois froid et enfin un flux maritime. Ces régimes entraînent une diminution des températures, mais il ne pleut pas. Certaines nuits, des gelées sont encore observées localement.

Un copier-coller à faire pour la plupart des jours de ce mois complètement fou. Ici Laeken le 21 avril (Source : A. Dufour sur Météo Belgique).

A partir du 10, le temps change. Un anticyclone de surface s’installe sur la Scandinavie et envoie de l’air continental chaud vers l’Europe Occidentale. Celle-ci connait alors un temps magnifique, ensoleillé et surtout chaud. Le 15 avril, Uccle relève 28,7°C, tandis que les 30°C sont atteint à Kleine-Brogel. Pour cette station, c’est le jour de canicule le plus précoce depuis que les observations y sont menées. A Neder-Over-Heembeek, la température maximale du jour s’établit à 30,1°C. Le 16 avril, le mercure atteint 30,7°C à Kleine-Brogel, constituant un record.

Du 16 au 20, une petite incursion d’air polaire entraîne une diminution des températures, surtout la nuit, avant que de l’air continental à teinte tropicale ne gagne à nouveau l’ouest de l’Europe. Les 25 et 26 avril, des températures supérieures à 27°C sont observées en de nombreux endroits. Il en sera de même le 28. Ce jour-là, le temps devient suffisamment instable pour déclencher une dégradation orageuse tout ce qu’il y a de plus estival. Les orages intenses en avril sont plutôt rares et pourtant, tout y est : vent, pluie, grêle et surtout importante activité électrique.

Coup de foudre sur Montigny-le-Tilleul au cours du spectaculaire orage du 28 avril 2007 (Source : Info Météo).

L’orage qui a alors frappé le sud-ouest de la province de Namur et le Hainaut en fin d’après-midi a tout fait à l’envers : il s’est déplacé de l’est-sud-est à l’ouest-nord-ouest en s’attardant au passage sur le sud de la région de Charleroi, y engendrant des inondations. Un cumul de 41 mm de pluie a été observé en une heure à Montigny-le-Tilleul, dont une trentaine tombés en moins de 40 minutes.

Eclair internuageux au-dessus de Montigny-le-Tilleul au cours du spectaculaire orage du 28 avril 2007 (Source : Info Météo).
 
La carte ci-dessous montre la situation le 28 avril à 20h00, environ deux heures et demi après le paroxysme de l’orage. Une ligne de convergence (ligne rouge en épi) stationne à la frontière franco-belge. Elle sépare deux zones où les vents ont des orientations différentes: origine sud-est sur la France et origine nord-est sur la Belgique. Ces vents convergent et se heurtent le long de la convergence, forçant l’air à s’élever. De plus, cet air était chaud dans les basses couches, surplombé par un air plus froid en altitude, provoquant de l’instabilité. Sur le nord de la France, de l’énergie potentielle se trouvait emmagasinée et la masse d’air était propice à s’élever. Ensuite, un peu de cisaillement a sans doute permis à l’orage de se développer et subsister.
 

28 avril 2007

Des paramètres aux valeurs épiques

Avril 2007 explose le record de la température moyenne pour un mois d’avril avec 14,3°C à Uccle. Le précédent record datait de 1987 avec 11,9°C. La moyenne mensuelle s’établit ainsi à 5,3°C au-dessus de la référence alors utilisée (1971-2000), ce qui est énorme. Cette valeur est très exceptionnelle.Des records de température maximale journalière pour avril sont battus, avec 28,7°C à Uccle et 30,7°C à Kleine-Brogel. A Uccle, le nombre de jours d’été (t° max > 25°C) pour un mois d’avril, à savoir neuf, est tout bonnement incroyable.

Mais le paramètre présentant les valeurs les plus ahurissantes est la pluviométrie. En de nombreux endroits, comme à Uccle, il ne tombe aucune goutte de pluie durant tout ce mois d’avril ! Ce mois absolument sec s’inscrit dans une sécheresse qui dure du 30 mars au 5 mai. A Bruxelles, c’est la première fois qu’un mois sans aucune précipitation est observé depuis que les observations ont débuté en 1833. D’une manière générale, c’est une grande partie de l’Europe qui connait un déficit marqué des précipitations comme l’indique la carte ci-dessous.

Ecarts aux moyennes de référence des précipitations, ramenées en base 100 (Source : Météo Belgique)

Il faut néanmoins apporter une nuance à cette carte. Celle-ci est construite sur base d’interpolations et ne fait pas ressortir les particularités locales. Ainsi, l’orage du 28 avril et ses 40 mm de pluie déversés au sud de Charleroi n’apparaît pas. Cependant, une grande partie de la Belgique est restée totalement au sec durant ce mois.Enfin, l’ensoleillement à Uccle présente également un excédent très exceptionnel avec 126,2 heures de plus que la moyenne de référence. Le ciel est resté dégagé pendant pratiquement tout le mois, permettant au soleil de briller sans interruptions autres que les nuits pendant 284,1 heures. A Saint-Hubert, l’astre a encore brillé plus longtemps avec un total de 314,2 heures. Seul un mois a été encore plus ensoleillé : septembre 1959 avec 287 heures de soleil.

Le mois le plus extraordinaire de tous

Parler du mois le plus fou de la récente histoire de la météo en Belgique n’est pas usurpé. Les trois paramètres principaux utilisés pour caractériser la climatologie mensuelle (température moyenne, pluie et ensoleillement) présentent tous des valeurs très exceptionnelles. Ceci est extrêmement rare. Une telle situation en été aurait engendré une canicule sans précédent. Rien que les températures moyennes représentent la rareté d’une telle situation : avril 2007 a en effet présenté des paramètres thermiques dignes d’un juillet ou d’un août normal!

Ce temps exceptionnellement beau a eu un impact considérable sur la végétation. A la fin du mois, on a observé une avance de trois semaines du développement de celle-ci par rapport à la norme. Les premiers pics de concentrations en pollens ont également débuté bien plus tôt que ce qui était attendu.

Sources: Météo Belgique, IRM, Hydrométéo.