22 août 2011: un orage explosif

Bien avant cette date, il y a eu un autre grand orage le 20 juin 2002. Cet orage si intense que j’avais idéalisé comme le summum d’impressions que pouvait générer ce phénomène en Belgique est resté très longtemps – et reste toujours pour moi – l’Orage avec un grand O. Pour autant, caractériser la violence d’un orage est une discipline compliquée et dépend de quatre grands paramètres: l’activité électrique, la pluie, la grêle et le vent. Or, ces phénomènes s’expriment rarement de concert. De plus, chaque amateur d’orages a ses affinités: l’un préférera les structures nuageuses, l’autre l’activité électrique… Me concernant, ca a toujours été la violence de l’activité électrique qui m’impressionne le plus dans un orage, c’est pourquoi je garde surtout en mémoire les épisodes particulièrement électriques de ce côté. A noter qu’Info Meteo emploie depuis cette année une échelle qui classe l’intensité des orages en fonction de la force des quatre grands paramètres que j’ai cité (il faudrait par ailleurs que je vous explique tout cela, mais ce sera pour une autre fois).
 
Si je parle de ce rôle qu’a l’activité électrique dans l’impression que me laisse chaque orage, c’est parce que depuis ce fameux 20 juin 2002, je n’ai presque jamais rien connu de pareil, ce savant mélange d’un ciel stroboscopique, de chutes de foudre multiples à proximité et de fracassants coups de tonnerre. Sauf à une seule reprise en 2011, lors d’un des meilleurs crus des saisons orageuses belges de ces quinze dernières années.
 
Plus tôt, au coeur d’un été 2004 très orageux, j’ai eu le “privilège” de subir un orage dantesque près de Tintigny, dans le sud de la Belgique, la nuit du 21 au 22 juillet. Le fait d’être en camp scout (et donc de dormir sous tente) aura transformé cet orage en quelque chose de franchement angoissant. Mais c’était encore un poil en-dessous de juin 2002.
 
Par la suite, il a fallu attendre mai 2009. Entretemps, il y a bien eu l’un ou l’autre épisode nocturne, mais généralement faible ou modéré. En journée, il y a eu deux événements impressionnants, au soir du 22 juillet 2006 et dans l’après-midi du 28 avril 2007 (j’en parlerai aussi peut-être un jour). Ce sont surtout les orages de nuit qui me frappent le plus, même si les deux dates diurnes que je viens de citer ont leur place au panthéon de mes meilleurs souvenirs.
 
Le sevrage de gros orages nocturnes prend donc fin la nuit du 25 au 26 mai 2009 lorsqu’un MCS ( = un grand système orageux) traverse rapidement la Belgique. Si à Montigny-le-Tilleul où se trouvait mon domicile familial, cet orage “poutrait” bien, ce fut encore plus violent dans l’ouest du Hainaut avec de très gros dégâts engendré par le vent et la grêle. Mais ici encore, ce que j’ai vécu n’atteignait pas les sensations de juin 2002.
 
Et puis vient 2011. Pour ma part, comme je le disais, ca reste une excellente année orageuse, peut-être même la meilleure. En termes de nombre de jours d’orages, elle ne fut pas très fournie, mais chaque orage – ou presque – a offert quelque chose “de qualité” si j’ose dire. Juin avait ainsi donné un faible orage mais aux éclairs spectaculaires au soir du 4, un autre orage soutenu le lendemain et surtout un spectacle kéraunique alliant intensité et qualité en soirée du 28. Je n’allais revoir la foudre qu’au soir du 22 août, et de manière très (voire trop) rapprochée, dans un déchaînement de forces qui allait me rappeler, en de nombreux points, le fameux Orage du 20 juin 2002.
 
L’orage du 28 juin 2011 a donné un véritable festival d’éclairs internuageux.
 
Nous sommes quatre jours après le drame du Pukkelpop. La saison orageuse s’était en quelque sorte interrompue, jusqu’à reprendre avec grande violence en ce jour funeste du 18 août. A Montigny, quelques grondements avaient signé le passage d’un orage assez peu intéressant. De plus, mes années d’observations m’avaient appris que, dans la région de Charleroi, Juin était classiquement le mois des orages, et que la saison déclinait franchement une fois passé la mi-août (sans que je sache vraiment pourquoi). En étant le 22 août, je ne m’attendais pas trop à de gros orages, bien qu’ils aient été annoncés.
 
Ce qui est intéressant dans le parallèle avec son homologue kéraunique de juin 2002, c’est que l’épisode d’août 2011 a eu une histoire préorageuse assez similaire. Le 21 août, les températures dépassent les 25°C en de nombreuses régions. Puis, un front froid passe “silencieusement”, et le lendemain 22 août, nous sommes dans de l’air maritime avec un temps assez nuageux, quelques gouttes par moments, l’une ou l’autre éclaircie et une température de 22°C. En juin 2002, ce fut pareil: très chaud le 18, classique le 19 et de violents orages la nuit suivante.
 
En début de soirée, je n’attends donc pas de gros orages, après une journée assez quelconque. Je suis cependant bien au courant du risque orageux, mais me basant sur les années précédentes, je me dis que ce sera pour “ailleurs”. Vers 21h00, je note qu’il fait 19°C, avec une humidité assez présente et un fond de lourdeur. Ce que j’ignore, c’est que quelques centaines de mètres plus haut, l’air est bien plus chaud et chargé d’énergie, alors qu’encore plus haut, de l’air très froid s’invite petit à petit. Une énorme instabilité est donc présente au-dessus du centre de la Belgique. Il ne manque plus qu’un coup de pouce.
 
Le coup de pouce, sans le savoir, il se trouve à l’aplomb de quelques cellules orageuses qui errent sur le département de l’Aisne. Une ligne de convergence soutient la convection. Je les suis au radar, mais la nuit tombant, je me demande vraiment si ces orages vont se maintenir.
 
Peu avant 22h00, je vaque à d’autres occupations, puis revient à mon radar de précipitations. C’est avec stupéfaction que je constate que les quelques cellules de tout à l’heure ont véritablement explosé sur le département de l’Aisne, formant un train d’orages qui prend la direction de l’Entre-Sambre-et-Meuse.
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Les images radar telles que je les découvre interloqué. Il est rare de voir de fortes intensités de précipitations aussi étendues.
Interloqué, je passe un coup d’oeil par le velux. La nuit est tombée et, au sud, il ne me faut que le temps que mes yeux s’habituent à l’obscurité pour apercevoir une activité électrique exubérante dans le lointain. Il y a facilement un flash toutes les quelques secondes.

Décidément, cette année n’est pas comme les autres. Je pensais que l’orage du 28 juin constituait le summum de ce cru, mais cet axe orageux massif qui se dirige vers ma région a l’air encore plus sournois et encore plus intense. Vers 22h30, sa “tête” ne se trouve plus qu’à quelques kilomètres, et progressivement se confirme que Charleroi et ses environs vont connaître un orage peu commun. Outre les intensités de précipitation dantesques que renseignent les radars, l’activité électrique ne faiblit pas: aux flashes répétés d’éclairs intranuageux répondent, à intervalles plus ou moins réguliers, d’énormes coups de foudre frappant les campagnes de l’Entre-Sambre-et-Meuse. Quelques gouttes commencent à tomber tandis que les roulements de tonnerre se font sourds et puissants.

L’un des coups de foudre se mêlant à la multitude de flashes intranuageux.

La suite fut donc une représentation céleste qui me rappela, en de nombreux points, le fracas de cette nuit de juin 2002. Alors au zénith, l’orage est intense, avec des flashes qui se succèdent dans le ciel toutes les deux ou trois secondes dans les phases les plus fournies. La pluie est intense, mais un poil moins que du côté de Nalinnes où un ami m’annonce des inondations dans son quartier.

Le défilement de ce grand système orageux se poursuit, donnant par endroits des précipitations de plus de 50 mm. Si le noyau dur ne s’étend “que” de Charleroi au centre du département de l’Aisne, les enclumes des puissants cumulonimbus s’étendent à bien plus grande distance. Je ne le sais pas à ce moment, mais c’est pratiquement toute la Belgique qui est couverte de l’enclume de ce MCS (système convectif de mésoéchelle dans le jargon).
 
L’enclume du système orageux me concernant est plus grande que la Belgique.

L’événement en soi est déjà costaud, mais le paroxysme n’était pas encore atteint. Tandis que j’observe tout cela avec grande attention (et appreil photo à la main, en espérant avoir quelque chose), une rafale de flashes illuminent le ciel comme en plein jour, suivie presque immédiatement d’un fracas assourdissant qui résonne à travers le quartier et met bien une dizaine de secondes à s’évanouir dans le lointain. Quand je visionnerai plus tard le film que je faisais à ce moment, de cette énorme chute de foudre je n’obtiendrai que quelques ramifications perdues dans la lumière de l’éclair qui semble tomber à droite de la photo, à quelques centaines de mètres à peine.

Première chute de la foudre à proximité. Seules quelques ramifications de l’éclair sont visibles « au-dessus » de l’arbre, le canal principal tombant quelque part à la droite de la photo.
 
A la suite de ce coup de tromblon, c’est avec une certaine témérité que j’ouvre la fenêtre derrière laquelle je me trouve, pour aller sur le balcon d’où je suis abrité de la pluie qui continue de se déverser. Je regarde plutôt un peu vers l’est où semble se trouver le noyau dur de l’orage à ce moment. A peine quelques instants plus tard, une explosion de lumière encore plus impressionnante emplit l’air, et à peine éteinte, un claquement d’une violence inouïe qui après quelques secondes se change en un puissant grondement se répercutant à travers la ville et un effet de “souffle” me font instinctivement plisser les yeux et “rentrer” la tête entre les épaules.
 
Il me faut quelques secondes pour réaliser que la foudre vient de s’écraser encore plus proche de moi, à 200 mètres, peut-être un peu plus (ou peut-être un peu moins). Je n’avais jamais vu un éclair aussi proche, parce que oui malgré le plissement des yeux, j’ai bien vu, au beau milieu du paysage violemment illuminé de blanc, un énorme canal violacé frapper l’un des arbres ou toits qui se trouvent alors dans mon champ de vision. A demi-aveuglé, je n’ai pas vu précisément quoi, mais le canal de la foudre a bien frappé quelques chose dans mon champ de vision. Mais se faire “morfler” les yeux n’était pas la sensation la plus bizarre. J’ai clairement ressenti sur mon visage une sorte de souffle mêlé d’un petit picottement. J’ai déjà vu des témoignages de chasseurs d’orages ayant vécu la même chose lors d’un coup de foudre proche, une sorte de “baptême électrique”. Difficile de décrire le mécanisme de ce phénomène, mais une chute de foudre provoquant des changements brutaux du champ électrique dans ses parages, c’est peut être ça que j’ai ressenti, et ça reste à ce jour la seule fois.
 
Refermant la fenêtre, j’ai à peine le temps de me recentrer sur mon observation qu’à nouveau la foudre se manifeste quelque part derrière chez moi, donc de l’autre côté de la maison. A nouveau c’est le même cinéma: un grand flash et un craquement qui intervient une ou deux secondes après. Je me décide d’aller voir par là, et à nouveau, à peine installé depuis quelques instants, nouvelle chute de foudre à peine plus éloignée, et toujours ce craquement qui fait trembler les vitres et le plancher. C’est probablement à ce moment-là que je me suis rappelé si bien l’orage de juin 2002, le spécimen du jour lui ressemblant fortement par son comportement.
 
Il y aura encore un ou deux coups de foudre bien proches. En l’espace d’un gros quart d’heure, ça fait donc cinq ou six chutes de foudre dans un rayon de 800-1000 mètres. Vu les déflagrations qui suivaient ces coups, l’intensité de ces éclairs devait être particulièrement puissante.
 
Vers minuit, le système orageux commence à doucement se retirer de la région. A son arrière, et comme d’habitude dans ces conditions, ce sont de grands éclairs internuageux rampants qui prennent le relais.
 
Un éclair « spider », comme on dit dans le jargon.
 
Cette nuit-là, d’autres systèmes orageux défileront sur l’ouest de nos régions, certains proches de Montigny. Je ne verrai ainsi rien du tout d’un nouvel orage, cependant plus restreint, qui naîtra à proximité de Montigny vers 4h15. Par contre, j’assisterai au passage, vers 9h45, du bord sud du dernier système orageux qui donnera un ciel noir de nuit à Bruxelles.
 
Mais revenons à “mon” MCS de la veille au soir. Depuis le moment où j’aurai aperçu les premiers éclairs au sud-ouest jusqu’au moment où les derniers se produisaient sur l’horizon est, il s’est écoulé deux heures et demi. La phase intense aura duré plus d’une heure, ce qui est inhabituellement long pour un orage en un point donné. Outre cela, les éléments seront restés intenses pendant ce temps. Mais le plus impressionnant est de loin ces chutes de foudre rapprochées.
 
J’ai presque vécu ça comme un rappel à l’ordre face à une certaine témérité venant de ma part. De plus en plus, je prenais l’habitude de regarder les orages en oubliant que ça reste un phénomène dangereux quand on prend de trop grands risques. Depuis cette expérience foudroyante, à l’intérêt toujours intact pour les orages se mêle une certaine forme d’anxiété quand la foudre se fait trop menaçante. C’est toutefois bien loin des niveaux d’angoisse que je connaissais étant petit. Néanmoins, au cours du troisième fort orage de la saison au soir du 3 septembre, une nouvelle fois je rentrerai la tête face à l’une ou deux chutes de foudre bien proches. Ca se reproduira quelques fois entre 2014 et cette année encore.Hubert

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