20 juin 2002: l’orage qui dura « toute une nuit »

Pour ceux qui ne l’ont pas encore compris, mon grand dada en météo, ce sont les orages. Pourtant, ça n’a pas toujours été le cas. Au début de ma passion pour la météo commencée très jeune (à à peine six ans, je marquais un certain intérêt pour tout ce qui se passait dans le ciel), ce sont plutôt les coups de vent et les tempêtes qui retenaient mon attention. Mon enfance a ainsi été marquée par les tempêtes de décembre 1999 en France (vécues par écran de télé interposé) et deux autres, cette fois bien belges, en mai et octobre 2000. La neige m’émerveillait aussi, mais plutôt pour le côté ludique. On a tous, je pense, fait des yeux en craies de cougnous en découvrant, en se levant, qu’il avait neigé. Cela augurait d’interminables batailles de boules de neige dans le quartier avec les amis.
 

Jusqu’à mes 11 ans, les orages n’étaient donc pas ce qui m’attirait le plus, mais ils ne me laissaient pas indifférent. En journée, le spectacle de ces grands éclairs zébrant le plafond gris m’intriguait. La nuit par contre, le premier coup de tonnerre rapproché déclenchait chez moi une déroute qui me faisait sortir de mon lit et accourir dans la chambre de mes parents, débâcle accompagnée d’un frêle “Maman y a de l’orage dehors” (Ne riez pas, je pense que beaucoup d’entre vous l’ont fait). Les années passant, et malgré une témérité croissante, tout orage nocturne un tantinet trop violent aboutissait au même résultat. Etonamment, ce n’est pas tant le tonnerre qui m’inquiétait, mais la lumière blafarde que les éclairs jetaient dans ma chambre au domicile familial à Montigny-le-Tilleul, sur les hauteurs de Charleroi. Il y eut quelques nuits où je me forçais à fermer les yeux le plus fort possible, le coussin par dessus la tête, pour éviter de voir ne fusse qu’une infime partie de ces flashes lugubres passant à travers les rideaux. Mais lorsque l’orage devenait trop proche, l’inquiétude devenait trop grande et je me dirigeai vers la chambre parentale, toujours en fermant les yeux le plus fort possible (j’ai dit on ne rit pas!).
C’est probablement parce que ça m’a marqué que, jusqu’à 11 ans, je garde surtout comme souvenir des orages de nuit. Un orage de juin 1998 m’avait particulièrement marqué, de même qu’un autre en 2001, probablement le premier que je regardais entièrement derrière la fenêtre. Mais c’était à un souper chez des amis, et le fait d’être à plusieurs ça aidait (ben tiens!). En journée, je ne me souviens que de quelques orages (un particulièrement violent dans le Tarn en France en 1995 ou 1996), et un autre en juin 1997. 
En juin 2002, je venais donc d’avoir 11 ans. Au cours de ce mois, mon approche vis-à-vis du phénomène orageux changea du tout au tout. Et comme souvent dans une passion, c’est un moment particulièrement fort qui en fut le déclencheur.
Au soir du 19 juin, comme à mon habitude, je me couche vers 21h00. Il y a deux jours, la Belgique s’est faite sèchement sortir de la coupe du monde nippo-coréenne par le Brésil, non sans l’aide de l’arbitre (aaaaah ce match injuste, vous m’auriez vu avec toute l’école devant la télé du réfectoire voir ce but de Wilmots être annulé sans raison valable. Pourtant le foot ne m’attirait pas plus que ça à l’époque…). Mais aujourd’hui, pas de match, et de toute manière, ma principale préoccupation, c’est la suite des contrôles de fin d’année (cinquième primaire à Saint-Jean Berchmans à Montigny, comme ça vous savez tout). Le temps de jour n’a pas été chaud, juste quelques heures de soleil dans l’après-midi, avec un bon 22-23°C (au contraire du 18 juin, à plus de 30°C). Bref, agréable, mais pas de lourdeur (On vous a expliqué l’an passé que les orages ne se précédaient pas toujours de chaleur, ce fut le cas cette fois-ci).
Quelques heures plus tard, un flash et un roulement de tonnerre me tirent de mon sommeil. Un orage se trouve à l’est de Montigny, juste dans l’axe de ma fenêtre. Cet orage n’est pas trop proche (je n’ai pas le souvenir qu’il pleuve à ce moment-là), mais c’est une véritable pile électrique. Les flashes se succèdent rapidement, et le tonnerre gronde mollement sans se faire fracassant. A ce moment-là, je n’avais qu’une notion des distances particulièrement bancale, et j’imaginais que ce foyer orageux bien plus lointain, vers la Haute Meuse voire l’est de la Belgique, comme je l’avais noté le lendemain sur une feuille de papier. Après avoir vaguement regardé cet orage qui ne se faisait pas menaçant en raison de sa relative distance, je me rendormai.
Je précise ici qu’à cette époque, je n’avais aucune image radar ni aucune autre info numérique pour apprécier la distance et la violence des orages autre qu’en fonction des éclairs que j’observais. Ce n’est que tout récemment, en 2015, que j’ai pu retrouver quelques archives de l’IRM et de la presse me permettant d’enfin mettre des images radars sur ce mastodonte. J’y reviendrai. Dans les faits, il y a bien eu un gros orage sur l’est de la Belgique, mais il s’est produit quelques heures plus tôt, en fin de soirée du 19, et ca ne correspond pas du tout à ce que j’avais observé.
Sur le moment, j’oubliai de regarder l’heure. Sur ma feuille de papier, j’avais noté 0h30, un peu par défaut, et donc qu’une zone orageuse se trouvait à ce moment sur “l’est de la Belgique”. Les années passant, je revoyais mon jugement, mais ce n’est qu’en 2015 donc que je pus enfin certifier qu’il était juste passé 2h00 du matin et que la pile électrique que j’avais observé quelques minutes depuis mon lit était une cellule orageuse de taille modeste mais très active qui passait alors du côté de Nalinnes avant de filer en direction de la Basse Sambre.
Ce que je n’avais pas remarqué, c’est qu’au sud, il y avait d’autres éclairs à ce moment. Sans doute que l’orientation de la fenêtre de ma chambre et le spectacle de la “pile” m’en avaient empêché, mais les images radar retrouvées en 2015 sont catégoriques. Peu après 2h00, plusieurs cellules orageuses venaient de se former et explosaient sur la Botte du Hainaut. Le système de détection de l’IRM enregistrait vers 2h30 environ 280 éclairs par minute. Vu les radars, la grande partie de ces orages se trouvait alors sur l’Entre-Sambre-et-Meuse, ce qui signifiait que la région était alors illuminé pratiquement en continu. 
Je me réveillai une seconde fois, cette fois par un orage beaucoup plus rapproché, et toujours aussi électrique. Je pensais alors m’être rendormi une heure et demi, mais dans les faits, ça devait plutôt se limiter à une demi-heure. Ce second orage, c’était les cellule explosives de la Botte du Hainaut qui arrivaient sur la région de Charleroi, et donc Montigny. La pluie commençait déjà à tomber à verse. L’activité électrique était réellement impressionnante, avec une succession rapide de flashes. Ce fut sans doute le premier orage de nuit que je contemplai d’un bout à l’autre, et pour cette première, ce fut spectaculaire. Pour mieux voir, j’osai sortir de mon lit pour ouvrir les rideaux, avant de vite me recoucher sous ma couverture. La pluie devint rapidement torrentielle, tandis que dans les nuées des flashes presqu’aveuglants se succédaient. Au plus fort de l’orage, ces éclairs se faisaient tellement impressionnants que j’eus à nouveau ce vieux réflexe enfantin de fermer les yeux le plus fort possible et de me cacher la tête sous l’oreiller. Ce fut d’autant plus surprenant que je constatai que ça ne me permettait pas de ne plus voir ces flashes menaçants, malgré mes paupières plissées. C’est dire si la lumière des décharges était violente… Il y en eut quelques unes, encore plus puissantes que les autres, qui se suivaient par des fracas de tonnerre. Comme si les violents flashes célestes ne suffisaient pas, la foudre se manifestait donc, laissant tomber de violentes déflagrations sur le quartier. L’une d’elle fut particulièrement proche, la détonation suivant très rapidement l’éclair, cette “explosion” finissant sur un roulement assourdissant qui fit littéralement vibrer les murs de la maison ainsi que mon lit.
Ce fut interminable. Les premiers éclairs, je les avais vu à 2h00, les derniers se produisirent passé 5h00, alors que le jour commençait à poindre. Plus de trois heures d’orages durant lesquels les éléments ne faiblissaient pratiquement pas. Comme j’en prendrai connaissance avec les images radars, ceci était lié au défilement de plusieurs cellules orageuses. Il y eut cependant, et à peine, une petite accalmie entre 3h30 et 4h00, période durant laquelle la pluie parut plus faible et les éclairs plus distants. Les radars montrent bien que la région de Charleroi se retrouve à ce moment dans une partie un peu moins active du système orageux. C’est cette poursuite d’éclairs et de pluie qui me laissa alors l’impression de ne vivre qu’un seul et interminable orage, ce qui n’était pas tout à fait faux (j’y reviendrai).
Cette “accalmie” de l’orage, c’était pour mieux reprendre. A 4h00, l’intensité de la pluie se fait à nouveau plus forte, et les éclairs plus fréquents. Un deuxième groupe de puissantes cellules arrive de l’Aisne et de Chimay pour, à nouveau, maintenir éveillée la région de Charleroi. Cette fois, le noyau dur orageux passe immédiatement à l’ouest et au zénith, de telle sorte que je vois pratiquement aucun éclair, mais seulement leur violent reflet sur le plafond nuageux et le paysage face à ma fenêtre donnant de l’autre côté. A nouveau, le même fracas conjugé des pluies diluviennes et des chutes de foudre sur la ville. Les trois grands peupliers de l’autre côté de la rue, se balancent au rythme des rafales sous un fond de ciel lugubre. 
Passé 4h45, je perçois néanmoins que les éléments vont en diminuant. La pluie prend une tournure plus modérée, tandis que les éclairs s’espacent. Le gros des orages migre en effet vers le nord-nord-est, en direction du Brabant wallon et de la Hesbaye où ils se font tout aussi puissants. C’est passé cinq heures qu’enfin, les éclairs commencent à montrer leur graphisme de manière régulière. Le fond du ciel vire de la nuit à un bleu-gris sous l’effet de l’aube qui doucement émerge. D’énormes éclairs orangé aux inombrables ramifications roulent du nord vers le sud. Leurs dessins sont tous aussi élaborés les uns que les autres, tortueux au possible, certains dessinant même des boucles. Le tonnerre, fracassant il y a encore une demi-heure, se fait ronronnant. Les premiers oiseaux chantent le matin. Au-dessus de Montigny, le plafond nuageux passe du bleu-gris au gris des moches débuts de journée. Quelques derniers éclairs rampent dans les nuées, mais la tourmente est bien loin. Complètement vanné par ces trois heures d’orages, je finis par m’endormir, pour deux bonnes heures à peine. Il est, en effet, déjà presque l’heure de se lever pour partir à l’école au village.
Sur le chemin de l’école, dans plusieurs maisons, on est occupé à vider l’eau des caves et des garages. Le temps est toujours complètement couvert et surtout très frais, et en l’air le plafond bas lâche de temps à un autre un sale petit crachin. L’humidité de plusieurs heures d’orages ne s’évacue pas d’un seul coup… 30 à 40 mm de pluie sont en effet tombés sur la région. Plus au sud, là où les orages ont été d’une plus grande intensité encore, ces cumuls dépassent les 50 mm. Du bombardement des foudres, la région garde comme traces une dizaine de toitures incendiées ou défoncées par les éclairs. Les voies de la gare de Charleroi-Sud, en partie inondées, sont la cause d’énormes retards sur le réseau ferroviaire.
A l’école, la discussion à la récré tournera autour de cet orage. Aux dires de mes camarades, ça a été localement encore plus violent que ce que j’ai vécu. C’est la durée de cet orage interminable qui a aussi marqué, l’impression que ça a duré pratiquement toute la nuit (alors que ce ne fut pas vraiment le cas). En réalité, ce que tout le centre de la Belgique a connu cette nuit du 19 au 20 juin 2002, c’est ce qu’on appelle chez Info Meteo un amas d’orages, à savoir une grande grappe de cellules se succédant sur les mêmes régions, donnant cette impression de vivre un seul et unique même orage.Pour ma part, cet événement marque un tournant. Depuis ce jour, le phénomène météorologique que je préfère est l’orage. Depuis cette date, je prends la peine de noter toutes les dates des orages que je connais. Par dela, ça reste encore aujourd’hui un des épisodes les plus spectaculaires que j’aie pu vivre jusqu’à présent. D’autres, plus récents, m’ont rappelé cette nuit fracassante, notamment le 22 août 2011 en soirée, toujours à Montigny, qui soutient le plus la comparaison. Qui sait, je reviendrai aussi peut-être un jour sur cet épisode-là. 
 
Hubert

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